Simone Weil et l’impossible avenir de l’art

« L’art n’a pas d’avenir immédiat parce que tout art est collectif et qu’il n’y a plus de vie collective (il n’y a que des collectivités mortes), et aussi à cause de cette rupture du pacte véritable entre le corps et l’âme. L’art grec a coïncidé avec les débuts de la géométrie et avec l’athlétisme, l’art du Moyen-Âge avec l’artisanat, l’art de la Renaissance avec les débuts de la mécanique, etc. Depuis 1914, il y a une coupure complète. La comédie même est à peu près impossible : il n’y a de place que pour la satire (quand a-t-il été plus facile de comprendre Juvénal) ? L’art ne pourra renaître que du sein de la grande anarchie – épique sans doute, parce que le malheur aura simplifié bien des choses … Il est donc bien inutile de ta part d’envier Vinci ou Bach. La grandeur, de nos jours, doit prendre d’autres voies. Elle ne peut d’ailleurs être que solitaire, obscure et sans écho … (or, pas d’art sans écho) »

Simone Weil (La Pesanteur et la Grâce – 1947)

Au nom de la jeunesse

Par Jean Béhue

24 décembre 2016

Partout et de tous temps, la jeunesse porte en elle le germe de tous les possibles. Être jeune c’est être dominé par un instinct naturel. Cet instinct d’individuation aussi intime qu’universel. Cet instinct qui pousse chaque enfant à vouloir voler de ses propres ailes, à partir en quête de ce qui l’anime personnellement, à rechercher des amis qui lui ressemblent, pour ainsi entrer en communauté avec le monde. Être jeune, en somme, c’est porter haut et fort la flamme de sa destinée. La flamme de la vie.

Pourtant, et on l’a sans doute oublié, un tel élan est fragile. Il est aussi fragile que peut l’être la vie. C’est pourquoi, il doit être protégé. Et c’est à chaque génération d’y veiller. Chaque adulte est responsable de ce que chacun de ses enfants puisse, le jour venu, vivre sa propre destinée. Qu’il puisse vivre selon sa propre loi, pour devenir un être humain épanoui, autonome et apaisé. Un nouveau membre de la société animé par un esprit constructeur et bienveillant. Un esprit de solidarité et de paix.

On l’a sans doute oublié, mais il est grand temps de s’en rappeler : la jeunesse naît de la société. Elle en dépend donc. Elle est à la merci des Hommes faits, de leur volonté et de leur capacité à lui garantir un espace de liberté. Cet espace indispensable à son élan d’individuation. S’interroger sur la jeunesse, c’est donc s’interroger sur la société. Dans une certaine perspective. En se demandant dans quelle mesure elle encourage, ou pas, ses nouveaux entrants, à conquérir leur liberté, à conquérir leur destinée. Il y a alors autant de jeunesses que de sociétés, autant de sociétés que de jeunesses.

À chaque société sa jeunesse

Que la réalité naturelle domine entièrement, qu’elle excite notre instinct de vie et anime notre désir d’être-au-monde, alors émergera une jeunesse aventureuse, bâtisseuse, et généreuse, qui se sentira appartenir aux siens comme on appartient au monde. Que la société commence à se stabiliser, qu’elle se pose sur ses fondements et définisse et garantisse le cadre des libertés individuelles, alors émergera rapidement une génération de jeunes talents, rayonnant d’une individualité fraternelle.

Que certains pensent au bien de tous et multiplient les projets d’intérêt collectif, en proposant à tous les talents de participer, alors les individualités commenceront à mettre leur liberté en calcul. Et s’affirmera une jeune génération de plus en plus opportuniste.

Que les projets collectifs deviennent des organisations pérennes, alors même que les libertés individuelles sont consacrées et garantissent la possibilité pour chacun de vivre indépendant, alors de jeunes enragés commenceront à poindre, prêts à faire des organisations leur effet de levier.

Que la société soit de plus en plus, et à tous les niveaux, une question d’organisation, alors les libertés individuelles seront insidieusement interrogées dans leur légitimité. Les jeunes penseront alors à la sécurité des rangs serrés, en ravalant au passage leurs individualités qui deviendront individualisme.

Que la société prive l’individu de la possibilité de vivre de son talent en toute liberté s’il n’est lié à une organisation, alors les jeunes se résigneront à s’insérer. Au risque de faire de la frustration le signe d’une génération. Génération qui se mettra à idéaliser les destinées artistiques, combles de l’individualité.

Que la société impose ses propres fins aux destins de chacun, au point que chacun se pense dès l’adolescence enferré dans des chemins d’emprunt, alors la jeunesse s’échappera en elle-même et se réfugiera dans des réalités parallèles. En vivant secrètement des destins héroïques par procuration.

Que les réalités parallèles l’emportent sur la réalité sociale, devenue totalitaire et mortifère, alors une jeunesse exaltée commencera à poindre qui réinvestira le réel de ses réalités intimes et parallèles. Avec la volonté de puissance de ce qui jaillit sans rien avoir à perdre.

Le droit qu’a chacun d’être soi

Aventureuse, talentueuse, opportuniste, enragée, rangée, frustrée, damnée, ou encore exaltée, il est sûr que la jeunesse peut prendre de multiples visages. De même, on ne peut nier que, au-delà des tableaux à grands traits, des individualités s’affirmeront en exception. Et cela de façon aussi certaine que la société voit toujours de multiples générations s’entrecroiser, quand ce n’est pas la géographie qui les mélange et les redistribue.

Il n’en reste pas moins que, dans l’ensemble, la jeunesse actuelle semble renvoyer à une certaine forme de société. Une société hyper organisée, normalisatrice et moralisatrice. Une société de moins en moins respectueuse des destinées individuelles. Une société qui bafoue l’élan naturel de l’individuation. Une société qui flatte la volonté de puissance d’une infime minorité, et en même temps bride les destinées de la majorité. Et avec elle toutes ses promesses, toutes ses richesses potentielles.

Agir au nom de la jeunesse quand elle est, comme on le voit, menacée, ce n’est pas agir contre elle. Ce n’est pas non plus agir sur elle, en prenant en main sa destinée. De façon volontaire ou autoritaire. C’est agir pour elle, et même pour toute l’humanité. C’est agir au nom de l’élan naturel d’individuation, de l’élan d’accomplissement individuel. En somme, c’est agir pour que chaque être humain puisse émerger dans son individualité et vivre de son talent en toute liberté. C’est agir au nom des droits de l’Homme. Au nom de l’Homme.

Jades, des empereurs à l’Art Déco – Musée Guimet – jusqu’au 16 janvier

Lao Tseu disait « qui accumule en sa maison l’or et le jade ne pourra en défendre l’entrée ». Le musée Guimet ne fait pas exception : cette vénérable maison attire les foules d’amateurs d’art et de belles pierres depuis qu’une collection de jades y a trouvé, pour un temps, refuge. Ce sont des montagnes et des lits des rivières du Xinjiang que les Chinois tirèrent dès le néolithique maints galets massifs de jade aux nuances blanchâtre, brune, vert sombre, voire d’un mauve de lavande.

Dès les premiers regards, le visiteur est frappé par la magnificence des ouvrages de jade de la dynastie Qing (1644-1911) : les pierres de jade ont été travaillées par des sculpteurs et par des coloristes : ce que nous appelons jades, c’est une montagne d’un jade blanc presque transparent, parsemée de couleurs automnales, où deux Chinois extraient des blocs de jade ; ce sont des ceintures ajourées de fleurs et d’oiseaux ; c’est une feuille d’automne perlée de raisins translucides que grappille un écureuil de jade vert ; ce sont aussi des accessoires de lettrés : des coupes ave-pinceaux en forme de fleurs de lotus jaunes, brunes ou translucides, des pierres à encre ornées de bambous, des montagnes miniatures qui rappellent l’érémitisme des calligraphes, et des écrans de tables représentant des sages chinois dans une forêt de bambous.

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Mais c’est à l’empereur Qianlong (1735-1796), lettré accompli et grand collectionneur, que l’on doit les plus belles pièces de l’exposition : le visiteur ne peut que rester pantois devant l’admirable carte de jade où resplendit une province conquise par l’empereur ; il ne peut qu’être ravi par le cabinet de curiosités au couvercle de jade blanc et vert ; il ne peut qu’être charmé à la vue du livre de jade parsemé d’or et de soie.

 

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Il arrivait toutefois que les ouvrages de jade, sous la dynastie Qing, perdissent de leur naturel par excès d’ornementations. L’empereur Qianlong en était très-conscient : c’est pourquoi il veilla à imiter les jades anciens, en témoigne une tablette de jade du néolitique, très-peu ouvragée, où il fit graver des poèmes. Cette passion pour le jade, au reste, n’était pas réservée aux seuls empereurs chinois. Les souverains moghols, descendants de Tamerlan, les sultans de Samarkand, les shahs séfévides d’Iran, et les califes ottomans, très-inspirés du travail chinois de la pierre, se firent les thuriféraires des jades dans l’Orient islamique : le visiteur ne s’étonnera donc pas en voyant au musée Guimet des coupes de jade sombre, ornées de fils d’or et gravées de motifs islamiques.

 

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Les rois de France jalousaient quelque peu ces ouvrages de pierre qui s’échangeait dans tout l’Orient.

Ils réussirent à en avoir leur part : les collections royales sont riches en jade de toutes sortes, et le Cardinal Mazarin fut l’heureux possesseur d’une coupe de jade blanc de la dynastie Ming.

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A la fin du XVIIIe siècle, le jade était bien connu en France : le minéralogiste bien-nommé Balthazar Sage faisait alors l’inventaire et la description de tous les jades du cabinet de l’Ecole (alors royale) des Mines : le « jade blanc semi-transparent de la rivière des Amazones » et le « jade grisâtre des Alpes » posaient aux côtés du « jade oriental vert-foncé ».

Il faudrait toutefois se garer d’oublier que, si belles que soient nos collections françaises de jade, elles ont parfois été constituées dans d’amères circonstances : le sac du palais d’été de Pékin par les soldats de Napoléon III, lors de la seconde guerre de l’opium, a certes permis à l’impératrice Eugénie d’orner son musée chinois de Fontainebleau de maintes pièces de jade liées au goût exquis de l’empereur Qianlong. Mais un Versailles Chinois a été pillé et incendié, et les vainqueurs n’ont fait qu’emplir leurs poches.

Cet épisode peu glorieux pour la France impériale n’a cependant pas gâté le goût des gens « à la mode » pour les splendeurs du jade. Odette de Crécy, la demi-mondaine du « petit noyau des Verdurin », avait orné la cheminée de sa chambre délicieusement fleurie d’un « crapeau de jade » qu’elle affublait – au risque d’exciter la jalousie de Swann – du petit nom de « chéri ». Cette amoureuse de chinoiseries eût probablement été très-éprise des étuis à cigarettes chinois, ornés de jade vert ou noir, qui faisaient la fierté de la Maison Cartier dans les années 1930. Elle n’eût pas non plus dédaigné ces paravents en laque de Coromandel, inscrustés de jade, qui lambrissaient les hôtels particuliers parisiens.

Autant de belles choses que le visiteur admirera dans la dernière salle de l’exposition en se rappelant combien Coco Chanel aimait à se faire photographier dans des appartements par trop précieux où la laque de Coromandel était toujours mélangée du jade cher aux poètes Chinois.

Les campagnes perdues de Gustave Roud

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« Les paysages étrangement devenus notre propre chair, la mémoire déroulant le ruban des routes parcourues, le soir aux tièdes auberges de l’été, l’âme qui épouse à jamais la détresse ou le délire des oiseaux, une présence de fleur dans l’absolu de son être soudain saisi : ici se conjuguent toutes les formes du rapt, même cette voix née de la nuit, le poème qu’un pas solitaire suscite et scande sous la treille du ciel, quand les grappes des constellations une à une s’y suspendent et silencieusement s’illuminent.

Page sans pouvoir, ô la misère de ce grimoire fiévreux, noir lac vainement noué ligne à ligne, filet précaire aux mailles bientôt distendues d’où peu à peu retombe au néant tout ce qui voulait être sauvé ! Pourquoi toute une vie prolonger par l’écrit les possessions illusoires, différer désespérément l’adieu qui eût porté en soi l’annonce et le chant d’une résurrection ?

Ô vestiges épars et sans vertu ! Pourquoi vous réunir ici, pourquoi ? Mais, on ne sait d’où venue, une obscure injonction n’a cessé de m’y contraindre, une exigence à quoi il importait mystérieusement d’obéir. Peut-être, prise à votre propre piège d’échos rompus et de reflets, cette longue suite d’années me sera-t-elle rendue, celles que j’ai pu vivre avant de sentir sous le même ciel, à travers les mêmes saisons, le cœur de l’univers paysan s’enfiévrer lentement jusqu’à l’inguérissable, son calme et beau visage perdre sa paix.

Peut-être, par votre aide et sans qu’un miracle y participe, sinon cette lumière de septembre si pure qu’elle illumine au-delà de l’instant les plus lointaines profondeurs temporelles, peut-être la route nous sera-t-elle rouverte vers un monde qui était encore celui de la lenteur et du pas, du pas humain. Le vôtre, laboureurs et semeurs anciens, ô mes amis faucheurs, oui, votre pas.

Et peut-être, l’ayant nous-mêmes retrouvé peu à peu, va-t-il nous rendre enfin le vrai battement de notre sang, notre vrai souffle, là-bas, au plus profond de vos campagnes perdues. »

Gustave Roud, poète vaudois (1897-1976) Campagnes perdues

Air de la solitude, suivi de « Campagne perdue » – Amazon

Cette relique très-précieuse qu’est la vie intérieure

 

 

« Dire vie intérieure, c’est affirmer que nous portons en nous une vie que nous ne recevons pas du dehors, mais qui naît de ce qu’il faut appeler, faute d’un autre mot, le dedans ; — c’est affirmer que notre être extérieur, saisissable et visible, notre être de relation, n’est pas le tout ni l’essence de nous-mêmes ; — c’est affirmer que nous ne sommes pas seulement un total ou une combinaison infiniment variée de sensations, d’impressions, de désirs, reçus des choses ou provoqués par elles, mais que nous sommes nous-mêmes une source ; — que, bien loin de subir passivement les empreintes des événements extérieurs, ces événements ne parviennent jusqu’à nous qu’après s’être réfractés comme en un prisme intérieur, d’où ils reçoivent la qualité et la forme qu’ils ont pour nous. Mais sans aller jusqu’aux conséquences extrêmes de cette affirmation, reconnaissons d’abord que vie intérieure, c’est vie spirituelle, vie d’un esprit dont les conditions sont absolument différentes de celles qui s’imposent à la vie tangible, et qu’on ne peut connaître par les mêmes moyens ; c’est la vie invisible, absolument originale, et sans commune mesure avec tout le reste.

À l’idée de vie intérieure, se lie celle de la valeur incomparable d’une âme. Et comme je ne veux pas laisser oublier que cette question se pose devant des œuvres littéraires, je prie que l’on remarque de quelle importance il est, pour s’expliquer par exemple le théâtre de Corneille, de se souvenir de l’idée que s’est faite Corneille de la dignité d’une âme, en vertu de sa culture religieuse et des idées stoïciennes dans lesquelles son esprit baignait.

À l’idée de vie intérieure, se lie encore celle d’un sens intime et secret des choses, se découvrant seulement aux êtres doués de cette vie. Les réalités intérieures n’existent pas pour ceux qui n’en ont pas reçu l’initiation. Et c’est en vain qu’on chercherait, par certaines analogies, à les leur faire comprendre. Ce n’est pas une connaissance transmissible à qui ne la peut saisir en lui-même. L’intuition du monde intérieur s’éveille dans une âme endormie, au contact d’une autre âme déjà initiée, si elle portait en elle, virtuellement, le sens des réalités spirituelles ; — mais qui n’en est pas doué à quelque degré ne l’aura jamais.

C’est dire que la vie intérieure repose sur le sentiment du mystère. Les intérieurs ne croient pas qu’il soit jamais possible d’analyser le contenu d’une âme, d’en élucider le mécanisme, d’en démonter et d’en dénombrer les rouages ; — ils sont dominés par le sentiment de l’inexplicable, non pas seulement en face de l’immensité du monde sensible, mais plutôt devant le monde intérieur que chacun de nous porte en soi, et dont nous distrait la vie active, mais que la contemplation nous fait retrouver.

Ce qu’il y a d’incompréhensible dans les réactions de l’âme, ses épanouissements, ses torpeurs, ses chutes, ses clartés, et aussi les ténèbres où elle se perd, son effort pour se connaître et se régir souverainement, ou ses abandons et ses appels à quelque chose qui l’aide à franchir les sombres passages, ses inégalités enfin, dans quelle mesure s’en sont préoccupés les écrivains du XVIIe siècle ? C’est une question à laquelle on revient sans cesse, pour peu qu’on veuille comprendre ce qu’ils ont fait. Et quand bien même ils ne nous représentent pas des êtres doués de vie profonde, il ne peut être indifférent pour nous de savoir ce qu’ils ont pensé de l’âme, et s’il n’est pas passé quelque chose de leur pensée dans leurs fictions.

La vie intérieure implique la préoccupation de se tenir en relations avec le divin. Il n’y a point de vie intérieure sans le goût et la recherche d’une certaine perfection, — j’entends bien une perfection personnelle. Qu’il s’agisse de spiritualité chrétienne, ou d’un idéalisme sentimental et amoureux comme celui dont la société précieuse a créé des types si élégants, ou de l’héroïsme de la volonté, tel qu’il trouve, dans la tragédie cornélienne, sa plus haute expression, une âme qui se cultive se donne pour fin principale de réaliser en soi un certain idéal, une certaine beauté rare et parfaite dont la possession lui apparaît comme l’objet le plus digne de sa poursuite, et doit lui procurer une satisfaction pleine, une paix absolue, une sérénité accomplie.

Ce que le vulgaire appelle le monde réel, c’est-à-dire le chaos des événements extérieurs, ne lui semble qu’une occasion, un prétexte à se manifester elle-même, à se réaliser en sa plénitude. La tâche qui s’impose pour elle, ce n’est pas d’organiser le chaos extérieur, de l’ordonner conformément à l’harmonie qu’elle a conçue ; c’est de se témoigner à elle-même son énergie, sa ténacité, sa souplesse ingénieuse, à tirer parti pour son propre avancement, de la matière la plus ingrate, — de se démontrer sa propre fécondité, et d’acquérir le suprême mérite, qui est de se conserver soi-même, et de se parer des vertus fortes et délicates au milieu d’un monde dont l’action dissolvante tend à dégrader l’âme et à l’éparpiller.

Je n’ignore pas que toutes ces conceptions passent aujourd’hui aux yeux de beaucoup de gens, — et non des moins pénétrants ni des moins généreux, — pour des vieilleries ; on les traite volontiers de choses mortes ; cette attention portée sur soi-même, ce scrupule perpétuel à se recueillir, cette idée que notre tâche principale est en nous-même, à nous faire aussi purs, aussi paisibles que le peut notre humanité : autant d’illusions et de mensonges dangereux, coupables même ; car il n’est plus permis à personne, à moins de se mettre un bandeau sur les yeux, d’ignorer que notre tâche est hors de nous ; qu’elle est à diminuer la souffrance et l’innombrable iniquité ; se préoccuper de sa perfection intérieure quand tant de gens meurent de faim, c’est une puérilité et une lâcheté.

Et puis, qu’est-ce donc que nous sommes ? Qu’est-ce que cet être propre, cette âme infiniment précieuse, cette vie morale personnelle dont les sages ont si longtemps parlé ? Autant de fantômes et d’hallucinations qui ne naissent que de notre ignorance. Ce qui existe, c’est l’humanité, c’est la vie commune de l’humanité ; — se retirer du monde pour former des sociétés spirituelles, chercher sa perfection solitaire, c’est la survivance déguisée d’un monstrueux égoïsme, — et autant vaut faire des bulles de savon.

Ainsi ce serait donc une grande vanité que d’aller chercher à trois cents ans en arrière, dans la littérature, les expressions les plus laborieuses, les plus achevées, mais aussi les plus artificielles des illusions intérieures. Mieux vaudrait aller chercher si loin les origines du sentiment contraire, et montrer comment, malgré tout ce que leur antiquité conférait de solennel et d’imposant aux mirages intérieurs, peu à peu, la connaissance de la misère humaine, l’épreuve de l’injustice, ont conduit les grands écrivains à se détourner du spectacle de l’âme, et à considérer, plutôt que les aventures intérieures de quelques êtres d’élite, la grande aventure de la caravane humaine, tourmentée par la faim et par la maladie, opprimée par l’égoïsme des puissants et l’imbécillité des augures et toujours aspirant à la délivrance.

Ceux-là seuls mériteraient d’être étudiés, parmi les écrivains, qui, comme Diderot, Voltaire, Rousseau même à certains moments, ont cultivé en leur conscience non le sentiment de leur éminente dignité, mais ont exalté en eux l’esprit public ; ceux qui ont été les organes des réclamations universelles, et, négligents de leur propre peine, peu soucieux d’ailleurs de se conserver parfaits, ont ouvert largement leur cœur et leur intelligence aux maux communs ; ceux enfin qui ont fait de la littérature non une délicate et vaine méthode de contemplation, une manière plus ou moins compliquée de rêver, mais un instrument d’action.

Voilà, j’imagine, ce que pourrait me faire remarquer un sociologue. Et je tiens à répondre à ce contradicteur imaginaire.

J’avoue que je ne puis me résoudre à traiter comme des objets surannés tous les trésors moraux que notre tradition littéraire nous a légués. Une manière d’envisager la vie qui bannirait du champ d’examen de l’homme sérieux presque toute l’œuvre de Montaigne, celle de Calvin, celle de saint François de Sales et toutes les œuvres de spiritualité chrétienne, à commencer par les lettres de direction de Fénelon, à peu près toute notre littérature morale et la majeure partie de notre poésie, cette manière m’inspire quelque défiance.

Avant de l’adopter, il me semble que c’est un devoir de faire un inventaire de tant de richesses ; il sera bien temps, après, de conclure si elles ne sont que néant. Commençons par les considérer une dernière fois, et puisqu’il n’y a pas de vraie intelligence sans sympathie, ne craignons pas d’observer pieusement ces livres où des hommes, qu’on nous assure épris d’un leurre, ont déposé tant de richesses invisibles auxquelles on veut nous rendre aveugles, afin de mieux ouvrir nos yeux à de nouvelles lumières. Ces hommes-là parlaient tout autrement. Ils ne niaient pas la communauté humaine ; ils ont eu trop de bon sens pour affirmer « que toutes les voies de culture et de grandeur conduisent à l’emprisonnement solitaire » (Emerson).

Mais ils avaient très fort ce sentiment — que certains veulent nous enlever — d’avoir à défendre en eux, contre l’assaut du dehors, une richesse cachée, fragile, précaire, qu’une distraction pouvait perdre ou compromettre ; ils ont essayé, de diverses manières, d’exalter en eux la vie de l’esprit. Ils ont eu l’inquiétude de leur propre destin ; ils ont cherché un sens à leur vie. Ne refusons pas de les écouter. Je ne pense pas d’ailleurs que les deux méthodes s’excluent, elles sont complémentaires l’une de l’autre. Et ce serait une question très digne d’être étudiée que celle-ci : des relations qui ont existé entre le souci du salut personnel ou de la beauté intérieure et l’inquiétude sociale. »

Joachim Merlant, De Montaigne à Vauvenargues, essais sur la vie intérieure et la culture du moi, 1914.

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Simone Weil évangéliste

 

 

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« On fait tort à un enfant quand on l’élève dans un christianisme étroit qui l’empêche de jamais devenir capable de s’apercevoir qu’il y a des trésors d’or pur dans les civilisations non chrétiennes. L’éducation laïque fait aux enfants un tort plus grand. Elle dissimule ces trésors, et ceux du christianisme en plus.

La seule attitude à la fois légitime et pratiquement possible que puisse avoir, en France, l’enseignement public à l’égard du christianisme consiste à le regarder comme un trésor de la pensée humaine parmi tant d’autres. Il est absurde au plus haut point qu’un bachelier français ait pris connaissance de poèmes du Moyen Age, de Polyeucte, d’Athalie, de Phèdre, de Pascal, de Lamartine, de doctrines philosophiques imprégnées de christianisme comme celles de Descartes et de Kant, de la Divine Comédie ou du Paradise Lost, et qu’il n’ait jamais ouvert la Bible.

Il n’y aurait qu’à dire aux futurs instituteurs et aux futurs professeurs : la religion a eu de tout temps et en tout pays sauf tout récemment en quelques endroits de l’Europe, un rôle dominant dans le développement de la culture, de la pensée, de la civilisation humaine. Une instruction dans laquelle il n’est jamais question de religion est une absurdité. D’autre part, de même qu’en histoire on parle beaucoup de la France aux petits Français, il est naturel qu’étant en Europe, si l’on parle de religion, il s’agisse avant tout du christianisme.

En conséquence, il faudrait inclure dans l’enseignement de tous les degrés, pour les enfants déjà un peu grands, des cours qu’on pourrait étiqueter, par exemple, histoire religieuse. On ferait lire aux enfants des passages de l’écriture, et par dessus tout l’Évangile. On commenterait dans l’esprit même du texte, comme il faut toujours faire. On parlerait du dogme comme d’une chose qui a joué un rôle de première importance dans nos pays, et à laquelle des hommes de toute première valeur ont cru de toute leur âme ; on n’aurait pas non plus à dissimuler que quantité de cruautés y ont trouvé un prétexte ; mais surtout on essaierait de rendre sensible aux enfants la beauté qui y est contenue. S’ils demandent: « Est-ce vrai ? » il faut répondre : « Cela est si beau que cela contient certainement beaucoup de vérité. Quant à savoir si c’est ou non absolument vrai, tâchez de devenir capables de vous en rendre compte quand vous serez grands ».

Simone WEIL, L’Enracinement, 1943.

L’enracinement – amazon

Une société qui n’enseigne pas est une société qui ne s’aime pas

« La crise de l’enseignement n’est pas une crise de l’enseignement ; il n’y a pas de crise de l’enseignement ; il n’y a jamais eu de crise de l’enseignement ; les crises de l’enseignement ne sont pas des crises de l’enseignement ; elles sont des crises de vie ; elles dénoncent, elles représentent des crises de vie et sont des crises de vie elles-mêmes ; elles sont des crises de vie partielles, éminentes, qui annoncent et accusent des crises de la vie générales ; ou si l’on veut les crises de vie générales, les crises de vie sociales s’aggravent, se ramassent, culminent en crises de l’enseignement, qui semblent particulières ou partielles, mais qui en réalité sont totales, parce qu’elles représentent le tout de la vie sociale ; c’est en effet à l’enseignement que les épreuves éternelles attendent, pour ainsi dire, les changeantes humanités ; le reste d’une société peut passer, truqué, maquillé ; l’enseignement ne passe point ; quand une société ne peut pas enseigner, ce n’est point qu’elle manque accidentellement d’un appareil ou d’une industrie ; quand une société ne peut pas enseigner, c’est que cette société ne peut pas s’enseigner ; c’est qu’elle a honte, c’est qu’elle a peur de s’enseigner elle-même ; pour toute humanité, enseigner, au fond, c’est s’enseigner ; une société qui n’enseigne pas est une société qui ne s’aime pas ; qui ne s’estime pas ; et tel est précisément le cas de la société moderne. »

Charles PEGUY, Œuvres en prose complètes, 1904.

Charles Péguy n’aimait guère les manuels scolaires

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« Il ne faut pas que l’instituteur soit dans la commune le représentant du gouvernement ; il convient qu’il y soit le représentant de l’humanité ; ce n’est pas un président du Conseil, si considérable que soit un président du Conseil, ce n’est pas une majorité qu’il faut que l’instituteur représente : il est le représentant-né de personnages moins transitoires, il est le seul et l’inestimable représentant des poètes et des artistes, des philosophes et des savants, des hommes qui ont fait et qui maintiennent l’humanité. Il doit assurer la représentation de la culture. C’est pour cela qu’il ne peut pas assurer la représentation de la politique, parce qu’il ne peut pas cumuler les deux représentations.

Mais pour cela, et nous devons avoir le courage de le répéter aux instituteurs, il est indispensable qu’ils se cultivent eux-mêmes ; il ne s’agit pas d’enseigner à tort et à travers ; il faut savoir ce que l’on enseigne, c’est-à-dire, qu’il faut avoir commencé par s’enseigner soi-même ; les hommes les plus éminents sont ceux qui n’ont pas cessé, qui ne cessent pas de se cultiver, de travailler ; on n’a rien sans peine, et la vie est un perpétuel travail. Afin de s’assurer la clientèle des instituteurs, on leur a trop laissé croire que l’enseignement se conférait. L’enseignement ne se confère pas : il se travaille, et se communique. On les a inondés de catéchismes républicains, de bréviaires laïques, de formulaires. C’était avantageux pour les auteurs de ces volumes, et pour les maisons d’éditions. Mais ce n’est pas en récitant qu’un homme se forme, c’est en lisant, en regardant, en écoutant. Qu’on lise Rabelais ou Calvin, Molière ou Montaigne, Racine ou Descartes, Pascal ou Corneille, Rousseau ou Voltaire, Vigny ou Lamartine, c’est en lisant qu’un homme se forme, et non pas en récitant des manuels. Et c’est, aussi, en travaillant, modestement. »

Charles PEGUY, De Jean Coste, 1902.

De Jean Coste – amazon

Les héritiers

« Après les professeurs, et pour employer un qualificatif célèbre qui a fait beaucoup de mal, je voudrais aussi prendre la défense d’une catégorie de personnes qui me paraît absolument indispensable à la transmission de la culture, à sa perpétuation et à sa floraison : je veux parler des « héritiers ».

Bien que je n’aie aucun lien personnel avec ce milieu, je regrette de plus en plus les familles bourgeoises à l’ancienne qui n’ignoraient pas que leurs privilèges impliquaient des devoirs et que l’un de ces devoirs les plus importants était d’honorer la culture et de la servir, de s’y adonner soi-même et de la transmettre à la génération suivante. Ce milieu a donné à la France un très grand nombre de ses écrivains, de ses penseurs et de ses savants, parmi lesquels d’ailleurs on trouve beaucoup de rebelles. Cette bourgeoisie cultivée s’oppose à la part toujours croissante et désormais très majoritaire de nos nouvelles élites ou soi-disant telles qui considère qu’elle n’a aucun devoir envers rien ni personne, qui se fait gloire de son ignorance et affiche sa vulgarité, qui s’imagine qu’elle est rebelle parce qu’elle ne s’occupe plus de transmettre quoi que ce soit et qu’elle méprise l’héritage des siècles, qui se croit moralement supérieure à tout ce qui l’a précédée, dans le même temps où elle se pense et se déclare irresponsable de tout.

Je préfère un million de fois les « héritiers », ceux qui ne s’estiment pas au-dessus de ce qui leur a été légué, pour qui leur héritage est une charge plus encore qu’un honneur, et qui ont à cœur de transmettre ce qu’ils ont reçu. Mais combien sont-ils encore ?é

Laurent LAFFORGUE.

Les vraies richesses

« On a dû te dire qu’il fallait réussir dans la vie ; moi je te dis qu’il faut vivre, c’est la plus grande réussite du monde. On t’a dit : « Avec ce que tu sais, tu gagneras de l’argent ». Moi je te dis : « Avec ce que tu sais tu gagneras des joies. » C’est beaucoup mieux. Tout le monde se rue sur l’argent. Il n’y a plus de place au tas des batailleurs. De temps en temps, un d’eux sort de la mêlée, blême, titubant, sentant déjà le cadavre, le regard pareil à la froide clarté de la lune, les mains pleines d’or mais n’ayant plus force et qualité pour vivre ; et la vie le rejette. Du côté des joies, nul ne se presse ; elles sont libres dans le monde, seules à mener leurs jeux féeriques sur l’asphodèle et le serpolet des clairières solitaires. Ne crois pas que l’habitant des hautes terres y soit insensible. Il les connaît, les saisit parfois, danse avec elles. Mais la vérité est que certaines de ces joies plus tendres que les brumes du matin te sont réservées à toi, en plus des autres. Elles veulent un esprit plus averti, des grâces de pensées qui te sont coutumières. Tu es là à te désespérer quand tu es le mieux armé de tous, quand tu as non seulement la science mais encore la jeunesse qui la corrige.

Rien n’est plus agréable aux dieux que l’adolescent qui sort des grandes écoles, la tête couverte de lauriers, mais qui se dirige vers la forge de son père, l’atelier de l’artisan ou les champs dans lesquels la charrue est restée en de vieilles mains. Au lieu de s’asseoir à la chaire, il forge tout le jour des fers pour les chevaux ; il construit des tables, des armoires, des crédences et des grands pétrins avec des bois dont l’odeur seule donne au cœur la quadruple force des chars de course ; il taille et assemble le cuir pour les bottes du flotteur de radeaux et le soulier ferré du roulier. L’homme est assis à côté de lui, le regarde faire, lui parle, le respecte dans son travail. Il laboure, et sème, et fauche et foule. Déjà, il est sensible à son libre travail, à la matière qu’il façonne, à l’utilité humaine qu’il a. Sa richesse ne dépend pas de son salaire mais de ses joies ; il en trouve dans le fer, dans le bois, dans le cuir, dans le blé. Il en trouve dans la possession de lui-même, dans l’obéissance à sa nature d’homme. Sa science le rend clair et frémissant ; il la sent qui chaque jour s’affine et se complète dans l’exercice de ce travail manuel où toutes les lois de l’univers se mêlent sous ses mains. Il est beau de savoir que le forgeron est un agrégé des lettres ; il a un magnifique poème dans son atelier. Il est beau de savoir que le laboureur a des grades très élevés en mathématiques, la loi des nombres est dans les montagnes, dans les forêts, le ciel de jour et le ciel de nuit.

Direz-vous qu’il a réussi celui qui, s’étant gardé libre, amoureux de son travail, entouré d’armes et d’ailes magiques, aura fait en pleine santé des enfants solides avec une femme robuste et passé sa vie dans la paix des champs ?

Ne fais pas métier de la science ; elle est seulement une noblesse intérieure. Ne crois pas que, la possédant, tu te déconsidères en travaillant les champs ou la matière. Je n’ai pas maudit la dureté des temps quand j’ai rencontré aux Carrières du col de Lus cet étudiant en philosophie qui travaillait avec les ouvriers. J’ai fait dix fois le voyage pour aller passer des soirées avec lui. On ne pouvait rien lui souhaiter. Il avait une poitrine de héros ; une force joyeuse le portait avec élégance. Il faisait des mines dans le silex au sommet de cette épine rocheuse qui soutient la Montagne de France. Sous lui vivaient la forêt et ses clairières puis les champs et les villages. Il avait gardé ses livres. Il les lisait. Il s’en allait au bord du torrent avec Platon, Hésiode ou un petit Virgile. Il s’arrêtait parfois de lire pour pêcher des truites à la main. »

Jean Giono, Les Vraies Richesses, 1937.

Les Vraies Richesses – Amazon

Le bilan de l’intelligence

Le Bilan de l’intelligence sur Amazon

« Les conditions de travail de l’esprit ont subi le même sort que tout le reste des choses humaines, c’est-à-dire qu’elles participent de l’intensité, de la hâte, de l’accélération générale des échanges, ainsi que de tous les effets de l’incohérence, de la scintillation fantastique des événements. Je vous avoue que je suis si effrayé de certains symptômes de dégénérescence et d’affaiblissement que je constate (ou crois constater) dans l’allure générale de la production et de la consommation intellectuelle, que je désespère parfois de l’avenir !

Je m’excuse (et je m’accuse) de rêver quelquefois que l’intelligence de l’homme, et tout ce par quoi l’homme s’écarte de la ligne animale, pourrait un jour s’affaiblir et l’humanité insensiblement revenir à un état instinctif, redescendre à l’inconstance et à la futilité du singe. Elle serait gagnée peu à peu à une indifférence, à une inattention, à une instabilité que bien des choses dans le monde actuel, dans ses goûts, dans ses mœurs, dans ses ambitions manifestent, ou permettent déjà de redouter. Et je me dis (sans trop me croire) :

Toute l’histoire humaine, en tant qu’elle manifeste la pensée, n’aura peut-être été que l’effet d’une sorte de crise, d’une poussée aberrante, comparable à quelqu’une de ces brusques variations qui s’observent dans la nature et disparaissent aussi bizarrement qu’elles sont venues. Qui sait si notre culture n’est pas une hypertrophie, un écart, un développement insoutenable, qu’une ou deux centaines de siècles auront suffi à produire et à épuiser ?
C’est là, sans doute, une pensée bien exagérée que je n’exprime ici que pour vous faire sentir, sous des traits un peu gros, toute la préoccupation que l’on peut avoir au sujet du destin de l’intellect. Mais il est trop facile de justifier ces craintes. Il me suffira pour vous en montrer le germe réel, de vous désigner plusieurs points, quelques-uns des points noirs de l’horizon de l’esprit.

Commençons par l’examen de cette faculté fondamentale qu’on oppose à tort à l’intelligence, dont elle est, au contraire, la véritable puissance motrice : je veux parler de la sensibilité. Si la sensibilité de l’homme moderne se trouve fortement compromise par les conditions actuelles de sa vie, et si l’avenir semble promettre à cette sensibilité un traitement de plus en plus sévère, nous serons en droit de pense que l’intelligence souffrira profondément de l’altération de la sensibilité. Mais comment se produit cette altération ?

Notre monde moderne est tout occupé de l’exploitation toujours plus efficace, plus approfondie des énergies naturelles. Non seulement il les recherche et les dépense pour satisfaire aux nécessités éternelles de la vie, mais il les prodigue, et il s’excite à les prodiguer au point de créer de toutes pièces des besoins inédits (et même que l’on eût jamais imaginés), à partir des moyens de contenter ces besoins qui n’existaient pas. Tout se passe dans notre état de civilisation industrielle comme si, ayant inventé quelque substance, on inventait d’après ses propriétés une maladie qu’elle guérisse, une soif qu’elle puisse apaiser, une douleur qu’elle abolisse.

On nous inocule donc, pour des fins d’enrichissement, des goûts et des désirs qui n’ont pas de racines dans notre vie physiologique profonde, mais qui résultent d’excitations psychiques ou sensorielles délibérément infligées. L’homme moderne s’enivre de dissipation. Abus de vitesse, abus de lumière, abus de toniques, de stupéfiants, d’excitants… Toute vie actuelle est inséparable de ces abus. Notre système organique se comporte, à l’égard de ces puissances et de ces rythmes qu’on lui inflige, à peu près comme il le fait à l’égard d’une intoxication insidieuse. Il s’accommode à son poison, il l’exige bientôt. Il en trouve chaque jour la dose insuffisante.

L’œil, à l’époque de Ronsard, se contentait d’une chandelle, si ce n’est d’une mèche trempée dans l’huile ; les érudits de ce temps-là, qui travaillaient volontiers la nuit, lisaient, écrivaient sans difficulté à quelque lueur mouvante et misérable. L’œil, aujourd’hui, réclame vingt, cinquante, cent bougies. L’oreille exige toutes les puissances de l’orchestre, s’accoutume au tonnerre des camions, aux sifflements, aux grincements, aux ronflements des machines, et parfois les veut retrouver dans la musique des concerts.

Quant à notre sens le plus central, ce sens intime de la distance entre le désir et la possession de son objet, qui n’est autre que le sens de la durée, ce sentiment du temps, qui se contentait jadis de la vitesse de course des chevaux, il trouve aujourd’hui que les rapides sont bien lents, et que les messages électriques le font mourir de langueur. Enfin, les événements eux-mêmes sont réclamés comme une nourriture jamais assez relevée. S’il n’y a point le matin, quelque grand malheur dans le monde, nous sentons un certain vide « il n’y a rien dans les journaux ! » disons-nous. Nous voilà, pris sur le fait, nous sommes tous empoisonnés. Je suis donc fondé à dire qu’il existe pour nous une sorte d’intoxication par l’énergie, comme il y a une intoxication par la hâte, et une autre par la dimension.

Les enfants trouvent qu’un navire n’est jamais assez gros, et l’idée de la supériorité absolue de la grandeur quantitative, idée dont la naïveté et la grossièreté sont évidentes (je l’espère) est l’une des plus caractéristiques de l’espèce humaine moderne. Si l’on recherche en quoi la manie de la hâte (par exemple) affecte les vertus de l’esprit, on trouve bien aisément autour de soi et en soi-même tous les risques de l’intoxication dont je parlais.

J’ai signalé, il y a quelques quarante ans, comme un phénomène critique dans l’histoire du monde la disparition de la terre libre, c’est-à-dire l’occupation achevée des territoires par des nations organisées, la suppression des biens qui ne sont à personne. Mais, parallèlement à ce phénomène politique, on constate la disparition du temps libre. Le temps libre dont il s’agit n’est pas le loisir, tel qu’on l’entend d’ordinaire. Le loisir apparent existe encore, et même ce loisir apparent se défend et se généralise au moyen de mesures légales et de perfectionnements mécaniques contre la conquête des heures par l’activité. Les journées de travail sont mesurées et ses heures comptées par la loi.

Mais je dis que le loisir intérieur qui est tout autre chose que le loisir chronométrique se perd. Nous perdons cette paix essentielle des profondeurs de l’être, cette absence sans prix pendant laquelle les éléments les plus délicats de la vie se rafraîchissent et se réconfortent, pendant laquelle l’être, en quelque sorte, se lave du passé et du futur, de la conscience présente, des obligations suspendues et des attentes embusquées… Point de souci, point de lendemain, point de pression intérieure ; mais une sorte de repos dans l’absence, une vacance bienfaisante, qui rend l’esprit à sa liberté propre. Il s’occupe alors que de soi-même. Il est délié de ses devoirs envers la connaissance pratique et déchargé du soin des choses prochaines : il peut produire des formations pures comme des cristaux. Mais voici que la rigueur, la tension et la précipitation de notre existence moderne troublent ou dilapident ce précieux repos. Voyez en vous et autour de vous ! Les progrès de l’insomnie sont remarquables et suivent exactement tous les autres progrès. »

Paul Valéry, conférence, 1935.

La vraie langue française

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« Chaque fois que ma pensée se reporte aux souvenirs de cette province du Valois, je me rappelle avec ravissement les chants et les récits qui ont bercé mon enfance. La maison de mon oncle était toute pleine de voix mélodieuses, et celles des servantes qui nous avaient suivis à Paris chantaient tout le jour les ballades joyeuses de leur jeunesse, dont malheureusement je ne puis citer les airs. J’en ai donné plus haut quelques fragments. Aujourd’hui, je ne puis arriver à les compléter, car tout cela est profondément oublié ; le secret en est demeuré dans la tombe des aïeules. On publie aujourd’hui les chansons patoises de Bretagne ou d’Aquitaine, mais aucun chant des vieilles provinces où s’est toujours parlé la vraie langue française ne nous sera conservé. C’est qu’on n’a jamais voulu admettre dans les livres des vers composés sans souci de la rime, de la prosodie et de la syntaxe ; la langue du berger, du marinier, du charretier qui passe, est bien la nôtre, à quelques élisions près, avec des tournures douteuses, des mots hasardés, des terminaisons et des liaisons de fantaisie, mais elle porte un cachet d’ignorance qui révolte l’homme du monde, bien plus que ne fait le patois. Pourtant ce langage a ses règles, ou du moins ses habitudes régulières, et il est fâcheux que des couplets tels que ceux de la célèbre romance : Si j’étais hirondelle, soient abandonnés, pour deux ou trois consonnes singulièrement placées, au répertoire chantant des concierges et des cuisinières.

Quoi de plus gracieux et de plus poétique pourtant :

Si j’étais hirondelle ! — Que je puisse voler, — Sur votre sein, la belle, — J’irais me reposer !

Il faut continuer, il est vrai, par : J’ai z’un coquin de frère…. ou risquer un hiatus terrible ; mais pourquoi aussi la langue a-t-elle repoussé ce z si commode, si liant, si séduisant qui faisait tout le charme du langage de l’ancien Arlequin, et que la jeunesse dorée du Directoire a tenté en vain de faire passer dans le langage des salons ?

Ce ne serait rien encore, et de légères corrections rendraient à notre poésie légère, si pauvre, si peu inspirée, ces charmantes et naïves productions de poètes modestes ; mais la rime, cette sévère rime française, comment s’arrangerait-elle du couplet suivant :

La fleur de l’olivier — Que vous avez aimé, — Charmante beauté ! — Et vos beaux yeux charmants, — Que mon cœur aime tant, — Les faudra-t-il quitter ?

Observez que la musique se prête admirablement à ces hardiesses ingénues, et trouve dans les assonances, ménagées suffisamment d’ailleurs, toutes les ressources que la poésie doit lui offrir. »

(Les Filles du feu – Chansons et Légendes du Valois)

Les Filles du feu – Amazon

Rêvons avec Gérard de Nerval

« Le rêve est une seconde vie. Je n’ai pu percer sans frémir ces portes d’ivoire ou de corne qui nous séparent du monde invisible. Les premiers instants du sommeil sont l’image de la mort ; un engourdissement nébuleux saisit notre pensée, et nous ne pouvons déterminer l’instant précis où le moi, sous une autre forme, continue l’œuvre de l’existence. C’est un souterrain vague qui s’éclaire peu à peu, et où se dégagent de l’ombre et de la nuit les pâles figures gravement immobiles qui habitent le séjour des limbes. Puis le tableau se forme, une clarté nouvelle illumine et fait jouer ces apparitions bizarres : – le monde des Esprits s’ouvre pour nous.

Swedenborg appelait ces visions Memorabilia ; il les devait à la rêverie plus souvent qu’au sommeil ; l’Ane d’or d’Apulée, la Divine Comédie de Dante, sont les modèles poétiques de ces études de l’âme humaine. Je vais essayer, à leur exemple, de transcrire les impressions d’une longue maladie qui s’est passée tout entière dans mon esprit ; – et je ne sais pourquoi je me sers de ce terme maladie, car jamais, quant à ce qui est de moi-même, je ne me suis senti mieux portant. Parfois, je croyais ma force et mon activité doublées ; il me semblait tout savoir, tout comprendre ; l’imagination m’apportait des délices infinies. En recouvrant ce que les hommes appellent la raison, faudra-t-il regretter de les avoir perdues… ? »

(extrait d’Aurélia)

Aurélia – sur Amazon

Frédéric Bazille, un impressionniste fauché en pleine gloire

Article publié dans Causeur le 11 décembre 2016

 

 

Il est des jours où, répondant à l’appel de Jean Giraudoux, je voudrais que la guerre prusso-française de 1870 n’eût pas eu lieu. Certes, on eût évité bien des désagréments. Et un certain Frédéric Bazille, dont l’oeuvre est exposée en ce moment au musée d’Orsay, n’eût pas été fauché en pleine gloire, à l’âge indécent de vingt-neuf ans, et se fût peut-être – je n’ose dire sûrement – fait une place parmi les plus grands.

C’est qu’à traverser les salles de l’exposition consacrée à ce peintre oublié, et à ressentir la poésie qui se dégage invariablement de ses tableaux impressionnistes d’un genre que d’aucuns jugeraient par trop ordinaire ou par trop moderne, il m’a semblé que Frédéric Bazille fut de ces peintres qui eurent le don de recevoir, du monde qui nous entoure, une impression plus forte et plus vivace que le commun des hommes. Je me suis rappelé, immanquablement, la singulière remarque de l’auteur du Grand-Meaulnes sur la sensibilité sénancourienne des contemplatifs : « Quand j’aurai assez d’images, c’est-à-dire quand j’aurai le loisir et la force de ne plus regarder que ces images, où je vois et sent le monde mort et vivant mêlé à l’ardeur de mon coeur, alors peut-être que j’arriverai à exprimer l’inexprimable. Et ce sera ma poésie du monde. »

Ces images, qui allaient former sa poésie du monde, Frédéric Bazille commença de les recueillir dès l’enfance, dans son domaine familial de Méric, près de Montpellier : tel le jeune Marcel Proust à Combray, il se rassasia de maints souvenirs de promenades languedociennes et de scènes de vie bourgeoise dans le mas rose et jaune, cerné de vignes, où il vécut les premières années de sa courte vie. Tantôt il croisa de jeunes filles de famille qui semblaient les jeunes filles en fleurs de Balbec, tantôt il admira de belles robes aux couleurs provençales – dont la fameuse robe rose – qui eussent pu rendre jalouse la prisonnière proustienne en manteau de Fortuny.

Nul n’est besoin d’être grand clerc pour deviner qu’un jeune garçon à la sensibilité aussi raffinée n’allait pas fréquenter bien longtemps la société de l’ennuyeuse faculté de médecine de Montpellier où il avait commencé quelques études qui n’étaient pas de dessin : il arriva très vite à convaincre ses parents de lui verser une rente qui lui permît de se consacrer à sa seule passion : la peinture. C’est alors qu’il monta à Paris, fréquenta l’atelier du peintre suisse Charles Gleyre, et se lia d’amitié avec les (futurs) plus grands : Claude Monet – avec lequel il finit par se brouiller pour des questions d’argent -, Alfred Sisley, Edouard Manet, Paul Cézanne, et surtout Auguste Renoir, dont il aimait, en parfait mélomane, les jeunes filles au piano.

Ce fut le début d’une pérégrination d’artiste à travers les hauts-lieux de la peinture du siècle : la forêt de Fontainebleau, pour raviver le souvenir de Théodore Rousseau et de Camille Corot, la Normandie d’Eugène Boudin, Sainte-Adresse et ses pêcheurs, et surtout Chailly – où Frédéric Bazille fit l’élégant pour le déjeûner sur l’herbe de Claude Monet.

De retour dans son atelier parisien, le jeune impressionniste fit honneur à un père chasseur en peignant des natures mortes de chasse – dont la magnifique « nature morte au héron » – qui n’étaient pas sans rappeler celles d’Oudry et de Chardin. Mais il s’ennuyait à ne peindre que les morts. Il écrivit à sa mère qu’il envisageait un retour au pays natal, pour « peindre des figures au soleil ».

Il se rendit d’abord à Aigues-Mortes, où son tempérament de languedocien s’exalta à la vue de ses eaux vertes et de ses remparts ensoleillés. Il en laissa une très-belle oeuvre, « les Remparts d’Aigues-Mortes », qui renouait déjà avec les couleurs et les paysages lumineux de son enfance.

Puis, de retour dans son domaine familial de Méric, il devint résolument moderne. « On voit que le peintre aime son temps, comme Claude Monet, et qu’il pense qu’on peut-être un artiste en peignant une redingote » – ce sont les mots d’Emile Zola. Fi des scènes historiques et mythologiques qui plaisent aux salons de peinture ! Frédéric Bazille se fit le chantre des scènes de la vie quotidienne : il laissa une magnifique scène de bain, et deux très-beaux portraits d’une même jeune femme aux pivoines – pour qu’il y eût à la fois une figure et des fleurs.

Mais c’est surtout au sein de sa propre famille qu’il trouva désormais son inspiration : deux jeunes cousines, vêtues de robes à ruban – l’une blanche, l’autre rose – posèrent pour le jeune peintre ; ces figures ensoleillées sur fond de paysage languedocien réapparaîtront dans « La Réunion de famille », et firent de ce très-beau tableau une réminiscence, avant l’heure, des repas de famille de Jean Giono : « Je me souviens de l’atmosphère joyeuse, détendue, de tous nos repas de famille, repas souvent partagés avec des amis ou de simples visiteurs qui, s’étant attardés dans le bureau de mon père à l’heure du repas, étaient conviés à partager notre ordinaire. Pour eux, peu importait ce qu’il y avait dans l’assiette, ou dans leur verre, ils buvaient littéralement les histoires que mon père racontait. »

Ces scènes familiales et languedociennes eussent pu suffire à constituer le sommet de la gloire du jeune Frédéric Bazille si ce dernier ne s’était pas adonné, peu avant sa mort tragique, à la très-belle peinture de jeunes baigneurs athlétiques sur les bords du Lez. De ces jeunes hommes, avec lesquels il semblait avoir noué des « amitiés particulières » – aurait dit Roger Peyreffite -, il fit des Saint-Sébastien et des lutteurs grecs.

La très-belle exposition du musée d’Orsay nous laisse sur notre faim, ou presque. On eût aimé en voir plus, tant ce jeune peintre promettait de tableaux lumineux. Mais c’était sans compter le drame de 1870, qui faucha Frédéric Bazille, jeune engagé dans un régiment de zouave, en pleine gloire impressionniste.

Frédéric Bazille (1841-1870) : La jeunesse de l’impressionnisme – Amazon

Poutine-Kasparov: échecs et Mal Tremble, monde libre: “l’hiver vient!”

Article publié dans Causeur le 23 novembre 2016


Dans son dernier pamphlet contre Vladimir Poutine, le « dissident » Garry Kasparov parle de Bien, de Mal, de fin de l’Histoire et de monde libre. Retour vers son futur.

Dans un pamphlet anti-Poutine à l’intitulé apocalyptique, « winter is coming », Garry Kasparov, le célèbre dissident russe exilé aux Etats-Unis, se rappelle avec aigreur de ce jour maudit du 31 décembre 1999 où l’ancien lieutenant-colonel du KGB accéda à la présidence russe : la Russie allait renouer avec ses vieux démons. Voilà que sur la voie de la démocratisation, elle accueillait maintenant à bras ouverts ce personnage ultra-autoritaire qui voudrait « aller buter les Tchétchènes dans les chiottes ». Un homme conquérant, dit-il, qui n’aura de cesse que le vieux bloc soviétique soit reconstitué. Que la « plus grande tragédie géopolitique du 21ème siècle » – la chute de l’empire soviétique – soit enfin vengée. L’annexion de la Crimée ne serait que la première étape de cette Reconquista russe que le « monde libre » – mené par les Etats-Unis d’Amérique et par l’Otan – devra bien se résoudre à combattre. Certes, reconnait-il, Poutine n’est pas tout à fait Hitler, et l’annexion de la Crimée n’est pas tout à fait l’Anschluss, mais on ne saurait faire preuve de trop de prudence à l’égard d’un « dictateur » adepte de la dissuasion nucléaire.

Garry Kasparov n’y a jamais été de main morte : des « marches du désaccord », il en a suivi pléthore, des pancartes « Russie sans Poutine », il en a brandi plus d’une. Quoi que, depuis lors, l’épisode Medvedev et le retour d’une dictature sans fards en 2012 l’aient déterminé à l’exil, il continue de mener ce qui est devenu le combat de sa vie. Il croit à la « fin de l’Histoire » et à la victoire de la démocratie libérale et du capitalisme sur les forces obscures du totalitarisme et du communisme. Il ne peut pas voir en peinture ce mausolée de Lénine qui trône encore au beau milieu de la place Rouge, symbole de l’impunité des sectateurs du communisme. Gorbatchev, il le compare volontiers à Louis XVI ou à Nicolas II – chef d’Etat pusillanime qui tentait de sauver les décombres du communisme, comme les derniers rois ceux de la royauté. Kasparov le verrait bien en commanditaire du Putsch de Moscou. L’octroi du Nobel de la paix au dernier des communistes ? Une hérésie. Ceux qui le dépeignent en héraut de l’effondrement de l’URSS ? Des révisionnistes qui se gardent bien de rappeler que Gorbatchev était partisan du « socialisme à visage humain » d’Alexander Dubcek.

Poutine c’est le Mal

Que le communisme pût avoir un visage, Kasparov n’y a d’ailleurs jamais cru : cet individualiste forcené a toujours considéré que la société de libre consommation capitaliste était l’aboutissement de la nature humaine ; il rappelle à qui veut l’entendre ses propos tenus dans le magazine Playboy, à l’âge de vingt-six ans : « La vie en Union Soviétique est une déformation de la vie ordinaire ». La vie ordinaire, c’était pour le jeune joueur d’échecs l’ « American way of life », le Coca-Cola, les blue-jeans et le rock’n roll : il communiait avec Eltsine et parlait déjà mort du communisme – « l’Empire du Mal » – devant un Henry Kissinger incrédule. Il ne fera pas partie de ces russes humiliés d’avoir perdu la guerre froide. Lui rêve d’un monde unipolaire dominé par les Etats-Unis, lui souhaite le triomphe de la démocratie et du capitalisme. Gary ne se sentira pas de joie à la lecture des propos de George Bush père : « La scène internationale est aujourd’hui une feuille blanche. […] L’importance de l’implication américaine n’a jamais été aussi forte. Si les Etats-Unis ne prennent pas la direction de ce monde, personne ne le fera », mais déchantera face au peu d’empressement de ce dernier à renverser Saddam Hussein et à dénoncer les « pratiques nazies » de Slobodan Milosevic.

Le leadership moral des Etats-Unis, il ne le goûtera que lors de l’intervention militaire de Bill Clinton au Kosovo. Une croisade anti-Milosevic que Kasparov aurait aimé plus prompte à ressusciter sous la forme de croisade anti-Poutine lors de la crise ukrainienne. Car pour Kasparov, Milosevic et Poutine, c’est bonnet blanc et blanc bonnet : fi de ces dictateurs qui n’ont pas entendu parler de la « fin de l’Histoire » ! Le joueur d’échecs reconverti en défenseur des peuples opprimés a acquis de ses années passées du mauvais côté du rideau de fer deux convictions inébranlables : la première, c’est que l’Ouest est forcément dans le camp du Bien. La seconde, c’est qu’il existe un camp du Bien. Une intervention militaire des Etats-Unis d’Amérique et de l’Otan est donc par définition « humanitaire » et exempte de morts civils. L’ingérence obéit à des motifs nobles pourvu qu’elle soit le fait des gagnants de la guerre froide. Ceux qui oseraient le mettre en doute sont de toute évidence des « nazis » – plaisante façon de qualifier les sceptiques qui ne croient pas à la « bonne nouvelle » de Francis Fukuyama. Kasparov a au moins le bon goût d’admettre que l’administration américaine elle-même ne s’est pas toujours comportée dans le sens de la « fin de l’Histoire » : George Bush père n’a jamais souhaité la destitution de Gorbatchev, Bill Clinton n’a pas voulu faire de la Tchétchénie un second Kosovo, et George Bush fils n’a pas cherché à abattre Vladimir Poutine. Tous ont été trop diplomates pour oser mettre un terme à la partie d’échecs que leur jouait les forces branlantes d’un siècle finissant. L’administration Clinton surtout, dit Kasparov, s’est montré particulièrement lâche en continuant à fournir une aide économique à une Russie qui massacrait des civils en Tchétchénie et soutenait le développement d’un programme nucléaire en Iran. Elle n’a pas joué son rôle de grande moralisatrice des relations internationales, d’ingérence humanitaire, de championne du Bien : elle n’a pas déployé son armée pour défendre les Tchétchènes, elle qui l’avait pourtant fait pour sauver les kosovars.

Kasparov n’est pas de ces cyniques qui considèrent que « L’Etat est le plus froid des monstres froids » et que le glacial intérêt plutôt que la morale dicte sa politique étrangère ; il n’est pas non plus de ceux qui pensent que l’on peut se permettre de déposer un tyran balkanique, mais qu’il serait fort peu diplomatique de s’attaquer à une grande puissance telle que la Russie. Derrière l’obsession de la « fin de l’Histoire », il y a un homme brisé qui ne cesse de ressasser d’amers propos de feue Anna Politkovskaïa: « La déclaration universelle des droits de l’homme, qui ne date qu’à peine plus d’un demi-siècle, est morte lors de la seconde guerre de Tchétchénie ». Cet homme-là ne pouvait qu’honnir la politique de conciliation du « monde libre » lors de l’épisode tchétchène : c’était un véritable traître que ce « camp du Bien » qui n’affichait que trop peu ses valeurs morales et n’avait que faire de l’avenir démocratique de la Russie. Tony Blair visitant le musée de l’Ermitage en compagnie de Vladimir Poutine ? Ce geste symbolique en faveur d’une coexistence pacifique n’eut pas bonne presse chez ce partisan d’un monde unipolaire placé sous les auspices du capitalisme et de l’économie de marché. Ni plus qu’une Condoleeza Rice songeant que « la guerre froide [était] vraiment terminée » lors du fameux coup de téléphone de Vladimir Poutine à George W. Bush au lendemain du 11 septembre 2001.

L’Amérique, c’est le Bien

Contrairement à Condoleeza Rice, Kasparov et ses suiveurs ne voulurent jamais admettre que le conflit entre le « monde libre » et l’ex-URSS pût conduire à autre chose qu’à une hégémonie morale, économique et militaire des Etats-Unis d’Amérique. Après le 11 septembre, la perspective de voir les deux puissances faire front commun contre le terrorisme ne les enchantèrent guère. Comme Sakharov en son temps, ils s’opposèrent à la « détente » : ils refusèrent cette Realpolitik qui impliquait de se compromettre avec des dictatures ; ils croyaient fermement que les Pères fondateurs des Etats-Unis d’Amérique avaient révélé les principes du Bien. Souvent nostalgiques d’Henry Scoop Jackson – ce sénateur démocrate de l’Etat de Washington qui militait pour une politique étrangère américaine morale dans les années 1970 -, ils répétaient à l’envi que – Soljenitsyne dixit – « les affaires intérieures [n’existaient] plus sur notre Terre surpeuplée » et qu’il fallait désormais que l’Occident libre se consacrât exclusivement à la protection des peuples de la planète contre les dictatures. D’après eux, la guerre froide n’était pas « vraiment terminée » puisque Vladimir Poutine ne se conciliait les intérêts des Etats-Unis d’Amérique que dans le but de saper à sa guise les velléités démocratiques en Russie : il était au moins probable que l’ancienne terre des Tsars renaîtrait ; il fallait craindre qu’elle renouât avec l’héritage d’Ivan le Terrible ; surtout, il fallait s’attendre à ce qu’elle refusât l’hégémonie américaine et à ce qu’elle offrît une main tendue à une Europe avide de se défaire du paternalisme américain.

Face à ce danger, il fallait affirmer l’importance des « valeurs américaines » : c’est ce que fit Kasparov en parcourant le Wyoming, coiffé d’un chapeau de cow-boy, pour parler de capitalisme et de liberté à des New-yorkais en costume-cravate. Il fallait aussi inventer une « autre Russie » qui fût calquée sur le modèle américain, avec « une presse libre, un marché libre, un état de droit et d’authentiques élections ». Il va sans dire que quelques années plus tard, Kasparov vécut l’émergence d’un G8 réunissant sept grandes démocraties industrielles et … la Russie de Poutine comme une insoutenable trahison. Un peu comme si Don Corleone s’était allié avec le Vatican. Ce fut le début d’une période de vaches maigres pour la dissidence russe : Poutine était désigné « personnalité de l’année 2007 » par le magazine Time, et les dirigeants occidentaux – Nicolas Sarkozy en tête – saluaient la victoire éclatante de Medvedev. Dans ces conditions, carte blanche était donnée au « dictateur » russe.

« Hitler n’était pas Hitler en 1936 »

Kasparov comptait sur l’élection présidentielle américaine de 2008 pour arranger les choses : peut-être l’hégémonie morale américaine allait-elle renaître de ses cendres grâce à ce candidat républicain qui osait, en pleine crise géorgienne, clamer que « les Américains, ainsi que tous les peuples qui approuvent l’indépendance des anciennes républiques soviétiques, [devaient] se préoccuper au plus haut point du destin de la Géorgie »; peut-être le monde libre allait-il se doter d’un dirigeant qui protégerait la Géorgie et l’Ukraine d’une invasion russe. Quelle ne fût pas la déception de l’ancien champion du monde d’échecs ! A la rigueur morale de John McCain, les électeurs américains préférèrent le consensus mou de Barack Obama. Second espoir déçu en 2012 : Kasparov n’eut pas l’heur de fêter la victoire de ce Mitt Romney qui n’avait pas hésité à déclarer que la Russie de Poutine était « l’ennemi géopolitique numéro un » des Etats-Unis d’Amérique et qu’elle défendait « les individus les plus condamnables de la planète ».

Cependant il continua, contre vents et marées, à tenter de convaincre le « monde libre » de la dangerosité du camarade Poutine : adepte de la reductio ad hitlerum, il n’hésita pas à comparer les Jeux Olympiques de Sotchi, qui réunirent de nombreux chefs d’Etat étrangers malgré une tentative de boycott, aux tristement célèbres Jeux d’été de 1936. « Mais Poutine n’est pas Hitler ! » lui répondirent quelques journalistes. Certes, répondit Kasparov, « le mal personnifié par les nazis défie toute comparaison rationnelle », mais « Hitler n’était pas Hitler en 1936 »… L’annexion de la Crimée n’a t-elle pas prouvé aux dirigeants occidentaux que Poutine était un homme perdu ? Pour l’ancien joueur d’échecs, il serait grand temps d’agir. Et d’arrêter Poutine. De cesser de faire de la Reapolitik. Et surtout de réaffirmer haut et fort que « les ennemis [du monde libre] sont bel et bien présents en ce monde » ; que la Russie de Poutine, la Corée du Nord de Kim Jong-Un, le Venezuela de Maduro, l’Etat islamique et les monarchies religieuses du Moyen-Orient ont en commun de rejeter les valeurs occidentales et la modernité ; et que ce sont toujours les dissidents qui nous révèlent les sombres réalités de ces sociétés.

Le 9 novembre 2016, Garry Kasparov a écrit sur son compte twitter : « Winter is here ». Une alliance Trump-Poutine symboliserait pour lui la fin de l’ordre du monde tel qu’il a fonctionné depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale.

Winter is coming sur Amazon

Zainab bint Younus, une féministe salafiste

 

Zainab bint Younus est un bien curieux personnage. Cette jeune femme d’origine indienne, qui se définit comme « nomade professionnelle, rêveuse indomptée, guerrière voilée, et idéaliste capricieuse », et a grandi entre Vancouver et Victoria, est une féministe salafiste : « Le salafisme et le féminisme, j’ai combiné deux des mouvances les plus désastreuses de l’histoire de l’humanité » dit-elle avec malignité. Gothique, punk, et fanatique de Batman, elle aime habiller son niqab d’une veste en cuir de motarde et de grandes lunettes noires. Sa première Harley-Davidson, c’est son père, un cheikh diplômé de l’université islamique de Médine, un salafiste vieille école, qui la lui a offerte. Un père fier d’avoir une fille salafiste exemplaire, mais moins à l’aise avec son combat féministe et sa passion pour les héroïnes oubliées de l’Islam.

Je retrace ici le parcours très-étrange de cette niqabi aspirante-motarde qui a fait ses premières armes dès l’âge de quinze ans en créant un blog – « The salafi feminist » – consacré à la politique et à la religion. A l’époque – on est en 2006 -, elle rêve de suivre les traces de son père et de devenir une « Cheikha » – à savoir une savante de l’Islam. Pour ce faire, foin de Tariq Ramadan, trop moderniste à ses yeux : elle préfère suivre les leçons de Bilal Philips, un théologien salafiste canadien qui tient des propos fort étranges sur les attentats suicides, et celles d’Anwar al-Awlaqi, un imam américain d’origine yéménite – tué par un drone américain en 2011– dont les sermons ont inspiré certains des terroristes du 11 septembre 2001.

Un parti islamique au Canada, elle en rêve, mais elle n’y croit pas vraiment. Les Occidentaux ont beau se dire multiculturalistes, ils ne sont pas encore prêts à voir en la Charia un programme politique comme un autre. En revanche, la jeune salafiste croit fermement à une république islamique pour les Afghans, mais pas dans le style des Talibans : « J’ai une grande vision d’un Etat islamique qui pourra rivaliser avec la gloire et la grandeur de l’âge d’or de l’Islam », écrit-elle. Si son rêve d’être membre d’un parti politique en Afghanistan devenait un jour réalité, elle se ferait l’avocat d’une Charia « compatissante » qui pourrait faire de l’Afghanistan un exemple pour le reste du monde. Pour patienter avant que vienne son heure de gloire, elle s’échine à dresser les contours de son fantasme islamo-étatique : certes, l’on se fonderait sur le Coran et la Sunna, c’est-à-dire que l’on appliquerait la Charia. Voilà pour le droit islamique. Mais quid de la constitution politique de cet Etat ? Si le chef d’Etat devra être appelé un calife, l’Etat islamique pourra néanmoins être soit une monarchie soit une démocratie. Ce qui est sûr, c’est qu’il ne sera certainement pas capitaliste – le capitalisme, chantre de l’exploitation des pauvres et du travail des enfants, à en croire la définition simpliste de Zainab bint Younus, serait contraire aux principes de la religion musulmane. Une autre chose est certaine : dans cet état arabo-musulman idéal, les leaders ne ressembleraient ni aux Saoud, ni à Hosni Mubarak, ni à Abdullah de Jordanie – tous des servants de l’Occident – mais seraient des représentants réels de la population musulmane : le Hamas et le Hezbollah auraient certes une bonne approche des choses, mais la jeune salafiste priserait par dessus tout les Frères Musulmans, qu’elle avoue trouver très « cool ».

Pour mettre en oeuvre ses projets – travailler avec la communauté musulmane, la rendre meilleure, bref préparer le terrain à la venue d’un Etat islamique -, l’adolescente salafiste voudrait s’inscrire dans une université islamique et y étudier la théologie islamique : elle aimerait intégrer l’université Umm al-Qura à La Mecque, ou à défaut une université islamiste au Yémen – son père a omis de lui dire que ces universités étaient interdites aux femmes. En attendant de pouvoir recevoir une éducation islamique digne de ce nom, elle ne rate aucune interview d’Abu Bakar Bashir, un célèbre clerc musulman indonésien qui milite pour l’introduction de la Charia, serait le leader spirituel de Jemaah Islamiyah et fera quelques années plus tard allégeance à Abu Bakr al-Baghdadi. Elle adorerait le rencontrer pour pouvoir parler avec lui de la chimère qui lui tient tant à coeur – la renaissance du califat. Dans ses rêves les plus fous, elle rencontrerait aussi Khalid Mashal – le leader du Hamas -, Mohammed Omar – alors chef des Talibans et parent d’Oussama Ben-Laden -, et surtout Oussama Ben-Laden, un « homme fascinant », dit-elle, qui a « de bonnes intentions » et « veut aider les musulmans dans le monde entier ». Maudit soit l’Occident qui a fait de lui un vilain personnage de cartoon !

Autant de rêves qui devront bien se réaliser un jour, car la militante salafiste n’est point dénuée d’ambition : elle veut non seulement se faire le chantre du renouveau du califat, mais encore devenir une porte-parole de la cause des féministes salafistes : bien évidemment, pour ce faire, elle ne prendra pas pour modèle Ayaan Hirsi Ali, qui fut menacée de mort par l’assassin de Théo van Gogh, ni plus que Irhad Manji, cette militante féministe canadienne d’origine musulmane qui est si peu tendre avec les islamistes que le New-York Times l’a qualifiée de « pire cauchemar d’Oussama ben Laden » : il faut dire que lorsque cette « ordure » vient donner des conférences dans sa ville natale, la jeune féministe salafiste se sent fort marrie : le jour du jugement dernier, assène t-elle, il s’agira pour les vraies féministes musulmanes de faire valoir leur combat contre ces renégats destructrices de l’Islam. Une féministe salafiste qui se respecte ne saurait frayer avec ces « héroïnes des médias occidentaux » qui peinent à comprendre que ni le Coran ni la Sunna ne sont misogynes, et qu’une vraie femme musulmane se doit de prendre pour modèles les femmes du prophète Mahomet – les fiertés de l’Oumma – et de porter un hijab digne de ce nom – c’est-à-dire « pas seulement un petit morceau de tissu avec un visage souillé de maquillage » mais de ces beaux voiles ultra-couvrants que l’on vend dans les échoppes des Talibans.

La jeune blogueuse n’est d’ailleurs pas en reste sur ce point : elle adore se prendre en selfie avec son niqab, et ne cesse de répéter que ce vêtement un peu particulier était déjà un must have lorsque, étant enfant, elle se rendait, par une entrée réservée aux femmes, au centre islamique où officiait son père. Cependant, elle ne veut pas de la ségrégation des genres pratiquée en Arabie Saoudite – une porte ouverte à la perversion homosexuelle – ni plus que de la promiscuité des genres qui sévirait en Occident.

Il faut, dit elle, un juste milieu : le niqab pour les femmes, et un regard chaste pour les hommes ; le niqab, non comme contrainte, mais comme choix, pour lutter contre la concupiscence masculine et contre une société hypersexualisée ; le niqab pour obéir aux commandements de Dieu et pour affirmer son identité ; le niqab, parce que je suis salafiste et parce que mon-corps-n’appartient-qu’à-moi-et-que-je-peux-en-faire-ce-que-je-veux. N’en déplaise aux canadiens blancs et judéo-chrétiens qui lui reprochent de porter cet étrange vêtement, la féministe salafiste peut fréquenter ses camarades de classe et ses voisins. Elle peut même leur dire bonjour le matin, leur sourire – avec les yeux, cela va sans dire -, leur faire la conversation. Mais leur montrer son visage, ça non. C’est un pas qu’elle ne saurait franchir. Elle n’est pas lévinassienne pour un sou. Pour elle qui rêve de devenir l’Ibn Taymiyyah des temps modernes, l’esprit seul compte. La parole suffit. De toute façon, dit-elle, à l’heure du téléphone portable et de la cyber-communication, le visage est démodé. Le smiley et le body language, c’est tout de même beaucoup plus in. Et puis après tout, le niqab, c’est son identité. Les islamistes sont ses pères spirituels. Elle ne veut pas être comme les jeunes décérébrés de sa génération qui sont adeptes de Jennifer Lopez et de la culture pop. Au nihilisme occidental et à la non-pensée contemporaine, elle oppose une identité radicale et une pensée totalitaire. Son radicalisme et son totalitarisme se nourrissent de la médiocrité de son époque.

C’est donc via son blog, via twitter et via facebook que cette cyber-féministe en niqab combat l’oppression des femmes musulmanes. Il faut bien admettre qu’elle lutte sincèrement contre les violences domestiques et les viols, et qu’elle rappelle à qui veut l’entendre que les femmes n’ont jamais été ignorées par Allah, qu’elles peuvent étudier dans des universités islamiques, et même devenir des femmes d’affaires, des avocates, des artistes, ou bien encore des écrivains – faut-il dire écrivaines ? -, bref qu’elles peuvent faire carrière et fréquenter des collègues masculins. C’est qu’il ne s’agit pas, pour cette féministe salafiste, de rester cloîtrée entre les quatre murs de sa cuisine : elle ira jouer son rôle dans les affaires du monde, car elle est féministe, mais – et c’est là que le bât blesse – pudeur et chasteté de salafiste oblige, elle emportera son cloître avec elle : elle ira faire carrière en niqab, et prouvera ainsi aux machistes salafistes qu’une femme humaine peut être supérieure aux houris du Paradis.

Aujourd’hui divorcée et « parent isolé » – pour reprendre l’une des expressions fétiches de la novlangue contemporaine -, Zainab bint Younus n’a pas eu l’heur d’étudier à l’université islamique de La Mecque – qui n’accepte pas les femmes – mais elle fournit toujours sur son blog maints conseils sur l’éducation des enfants et tient régulièrement une chronique sur « sisters magazine », un magazine anglophone pour féministes salafistes où l’on discute cuisine, produits de beauté, hijab et polygynie. Elle est volontiers adepte de la polygynie positive : « il n’y a rien de mieux qu’une triade polygynique consentante et hétérosexuelle » affirme t-elle. Elle rêve de redonner à la polygynie ses lettres de noblesse : il y a quelques avantages, dit-elle, à accepter de partager son mari : une jeune femme divorcée, dépréciée sur le marché du mariage halal, trouvera plus facilement preneur auprès d’un polygame qu’auprès d’un monogame par trop exigeant, tandis qu’une femme âgée n’aura pas à s’encombrer d’un mari à plein temps. Pragmatique, elle propose de mettre en place un contrat entre les co-épouses : en sus de favoriser le dialogue et la complicité entre ces dernières, ce contrat pour le moins baroque permettrait aux différentes parties d’offrir des solutions concrètes aux questions posées par la polygynie : combien de jours le mari doit-il passer avec chacune de ses épouses ? Les enfants respectifs des co-épouses doivent-ils avoir des relations entre eux ? Faut-il privilégier la séparation ou la sororité entre les co-épouses ? Quid de l’accès aux comptes bancaires ? Les épouses qui le désireraient seront-elles autorisées à poursuivre des études dans une université islamique ? Autant de questions qui doivent être résolues avant que d’entrer dans un mariage polygyne. Pas facile, toutefois, d’assumer ce curieux mode de vie, même dans une société libertaire où le polyamour est devenu tendance. Zainab bint Younus en sait quelque chose, elle qui, après son divorce, vient de se remarier avec un salafiste polygame.

A ceux qui voudraient lui faire croire que son mariage n’est pas un vrai mariage, elle répond que les mariages polygames du Prophète furent tout aussi valides que son mariage monogame avec Khadijah. Qu’il a aimé toutes ses femmes, les veuves comme les divorcés, les plus âgées comme les plus jeunes, les érudites comme les néophytes. Qu’il existe une polygamie heureuse. Qu’après tout, on est entre adultes consentants. Qu’il faut en finir avec l’obsession judéo-chrétienne de la monogamie et de l’amour chevaleresque.

Et que les préjugés ont toujours tort. Qui aurait cru, d’ailleurs, qu’un jour l’on verrait des féministes en niqab ?

Capitalisme ou mutualisme ?

J’entends d’ici la plupart des hommes, séduits par une folle avidité : « On en a jamais assez, disent-ils, puisque l’on est estimé qu’à proportion de son avoir ». Que faire à ses insensés ? Interrogeait Horace dans une admirable satire. Les moeurs n’ont pas bien changées depuis le siècle d’Auguste.

Aujourd’hui encore, la soif de l’or excite les foules, fait courir les avocats, divise les familles, et il semble que les temps soient bien loin de nous où cette soif pourra être étanchée. L’accumulation des richesses ou la prodigalité. C’est l’unique question. Au dix-neuvième siècle, l’on dira plutôt : capitalisme ou mutualisme ? Le règne du profit ou bien celui de la gratuité ?

C’est l’éternel débat : il y a ceux qui voudraient que les entreprises pussent disposer à leur gré des bénéfices engendrés par leur activité – ce sont les capitalistes, que le profit ne choque point – et il y a ceux qui souhaiteraient que ces bénéfices fussent redistribués à tous les employés – autrement dit, qu’il n’y eût pas à proprement parler de bénéfices – ce sont les mutualistes.

La question est vaste, et implique de retourner aux sources du commerce. Le commerce, activité fort ancienne, ne s’est jamais pratiqué que par appât du gain ; ce que recherche avant tout le commerçant, c’est le profit, c’est l’accumulation des richesses.

Aristote et toute la scolastique aristotélicienne eurent beau vanter les mérites de l’homme primitif, qui vivait frugalement d’une économie domestique, rien n’y fit : l’art de la richesse, dès la Renaissance, trouva ses lettres de noblesse.

Victoire qui n’empêcha point les vaincus de se relever, tant il est vrai que « avoir perdu une bataille, ce n’est pas avoir perdu la guerre ». Et Charles Fourier, et Pierre-Joseph Proudhon, d’entrevoir alors un monde où la gratuité serait le maître mot.

I – Le capitalisme

Un système d’accumulation des richesses longtemps condamné par la pensée chrétienne

L’avarice, la dissipation, l’usure et la charité

L’accumulation des richesses, et son pendant, la dissipation des richesses, furent de tous temps dénoncés comme des vices par les plus grands auteurs : Horace, dans ses satires, se gaussait déjà de l’avare vivant comme un pauvre au milieu de ses trésors et des jeunes gens qui, pour ne pas tomber dans le même tort, dissipaient tout ; Dante mit dans le quatrième cercle de l’Enfer les avares comme les prodigues. Caton L’Ancien, à qui lui demandait « quid est foenerare ? », avait répondu « Quid est occidere ? », signifiant par là que prêter son argent à usure – dans le sens atténué d’intérêt-, c’était comme de tuer un homme. « Quaestuosa segnicia ! » (paresse lucrative !), dira à son tour Pline L’Ancien, pour qualifier ce commerce sans travail, ce gain sans effort.

Mais, chose singulière ! Plutarque nous apprend, dans « Les vies parallèles des hommes illustres », que le vieux Caton était avide d’argent, pratiquait souvent l’usure, et qu’il déclara, aux pieds de son lit de mort : « Que l’homme admirable, l’homme divin et digne d’une gloire immortelle, est celui qui, en mourant, fait voir dans ses livres de comptes qu’il a acquis plus de biens qu’il n’en a hérité de ses pères »

Point de philosophe qui ne fût plus véhément que Sénèque pour condamner en l’usure la passion de s’enrichir ? Voire ! L’usure n’était-elle pas largement pratiquée dans la société romaine ? Tacite ne nous apprend t-il pas que la célèbre Loi des XII Tables avait fixé le taux de l’usure ?

Charles de Montesquieu, dans l’ « Esprit des Lois », rappelle que l’usure était largement pratiquée par les Romains, et n’est pas si sévère que les plus grands d’entre eux à l’égard de ce parangon de l’accumulation des richesses. S’il convient que « c’est une action très-bonne de prêter à un autre son argent sans intérêt », il sent que « ce ne peut être qu’un conseil de religion, et non une loi civile ».

Qui ne voit pas, en effet, que sans l’intérêt le commerce ne pourrait se faire ? Quel négociant, s’il ne pouvait mettre du prix à son argent, ne le garderait pas dans ses coffres ?

Que l’intérêt, considéré plus largement comme profit, soit de l’essence de toutes les sociétés commerciales, cela ne date point d’hier : naguère encore, Edouard Cuq

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Edouard Cuq (1850- 1934) fut un jurisconsulte, professeur de droit romain à Bordeaux, très érudit en matière d’institutions antiques, qui s’attacha toute sa vie à réconcilier le droit et l’histoire. Il nous a laissé des « Etudes sur le droit babylonien, les lois assyriennes et les lois hittiques » (1929) dont nous reproduisons un extrait pouvant aisément convaincre que l’accumulation des capitaux n’est point une idée moderne, puisqu’elle avait déjà germée dans les cerveaux de la très haute antiquité.

écrivait pour les babyloniens « l’argent comme le blé était l’instrument du commerce ». Or, ajoutait-il, l’essence du commerce étant l’accroissement des capitaux, il ne fallait pas que l’argent ou le blé fussent considérés comme de simples instruments d’échanges : il fallait qu’il pussent s’accroître d’eux mêmes, par le truchement de l’intérêt – si l’on prêtait de l’argent ou du blé, il fallait que l’emprunteur rendît plus que la quantité prêtée, ce qui permettait au prêteur d’accroitre son capital. C’est pourquoi, ajoutait Edouard Cuq, « le prêt à intérêt a été très anciennement usité en Chaldée, non seulement à l’époque de Hammurabi, mais même dans la période antérieure »

De tous temps, le prêt à intérêt, plus largement entendu comme profit – et les babyloniens ne différenciaient pas l’intérêt du profit – sut donc se rendre indispensable au commerce.

Dans l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert, l’usure est assimilée à ce que nous appelons aujourd’hui l’intérêt – l’usure n’étant plus pour nous que l’abus de l’intérêt. L’on y explique que « l’on prête et l’on emprunte dans la vue très-louable d’une utilité réciproque » . L’argent doit être, comme autrefois chez les babyloniens, susceptible de louage, et « en fait de négociation, ce qui est réciproquement utile, est nécessairement équitable. Proscrire l’usure au motif que le prêt n’est pas inventé pour le profit de celui qui prête, mais pour l’usage de celui qui emprunte, c’est une absurdité ! » Puisque c’est l’esprit d’intérêt – l’espoir du gain ! – qui fait agir les hommes, où trouvera t-on l’homme bienveillant prêt à prêter son argent pendant une période de temps sans rien en attendre en retour ? Où trouvera t-on l’avocat bienveillant qui accepterait de plaider gratuitement ? Où trouvera t-on, enfin, l’assureur qui accepterait de couvrir un risque sans pouvoir y trouver lui-même son intérêt ? Il est clair que si le profit de tous ces acteurs est légitime, c’est parce qu’il est l’honnête rétribution de la solution qu’ils apportent à un besoin social : le besoin d’argent immédiat, le besoin d’être défendu, le besoin d’être garanti contre l’insécurité. Et tous ces besoins, s’ils veulent être remplis, n’ont t-ils pas un prix ? L’accumulation des richesses, que ce soient les richesses du banquier, de l’avocat, ou bien encore de l’assureur, n’a donc rien que de très juste : les uns ont reçu plus de temps, plus d’assurance devant les lois, plus de sécurité, et les autres ont reçu en échange une somme d’argent suffisante à la réalisation du profit sans lequel l’échange n’eût eut, pour eux, aucun intérêt.

Mais malgré l’évidence – l’homme est un être intéressé, il ne fait rien gratuitement -, l’Eglise Catholique, toute imprégnée de scolastique aristotélicienne, persistait à croire avec acharnement au désintéressement, à l’amour du prochain, qui seuls devaient permettre le règne de la gratuité, du don, et de l’humilité, autant de vertus chrétiennes qui préparaient à un monde où accumuler les richesses serait égoïsme, vanité, et attachement par trop suspect aux biens de ce monde.

Le capitulaire des missi dominici promulgué à Nimègue

Au vieux temps de Charlemagne, les impératifs du commerce n’étaient pas si forts, et la règle était celle de l’interdiction absolue du prêt à intérêt, selon le verset tiré de l’Exode : «Si tu prêtes de l’argent à quelqu’un de mon peuple, tu n’exigeras pas de lui d’intérêt » Par ce capitulaire, Charlemagne prohiba l’usure – autrement dit le prêt à intérêt ; selon le texte, « Il y a une usure quand on réclame plus qu’on a donné : par exemple si on a donné un muid de froment et si on réclame en retour quelque chose de plus » ; « le prêt est juste lorsqu’on ne réclame que ce qu’on a fourni » (Legum sectio II, In Capitularia regum Francorum).

Ce qui se trame ici, ce n’est point seulement l’interdiction du prêt à intérêt, mais l’interdiction plus générale de l’idée même de profit – ce qui est condamné par l’Eglise Catholique, c’est l’esprit commercial, c’est le fait que le profit ne soit là que pour servir à l’enrichissement personnel au détriment de la communauté des Chrétiens.

Aristote et ses sectateurs, les moines scolastiques

L’Eglise Catholique moyenâgeuse avait dans la Bible une source suffisante à l’irrigation de sa condamnation de la cupidité.

Il n’est qu’à citer qu’un verset pour s’en convaincre : « Gardez-vous attentivement de toute cupidité ; car, même dans l’abondance, la vie d’un homme ne dépend pas de ce qu’il possède. Il en est ainsi de celui qui accumule des trésors pour lui-même, et qui n’est pas riche pour Dieu » (Luc 12:15, 21).

Mais vers le treizième siècle, alors que l’oeuvre d’Aristote, traduite par Albert le Grand, était introduite dans les Universités, le théologien scolastique Thomas d’Aquin entreprit de réconcilier les dogmes de l’Eglise Chrétienne et les préceptes d’Aristote.

La question de l’enrichissement ne fut pas la moindre sur laquelle il pût réconcilier les deux philosophies.« » Tel est l’homme primitif, que la chasse, la culture des champs,

La théorie aristotélicienne de l’acquisition des biens de l’économie domestique (La Politique, Livre I, Chapitre III)

« La majeure partie du genre humain vit de la culture de la terre et de ses fruits »

Tel est l’homme primitif, que la chasse, la culture des champs,le pâturage, et la pêche nourrissent frugalement. Point n’est besoin, pour cet antique travailleur et sa famille, de « demander sa subsistance aux échanges ou au commerce » ; à lui le devoir d’approvisionner seul sa communauté, aux autres le souci d’accumuler les richesses. C’est « l’art de la véritable et nécessaire richesse, uniquement occupée du soin de sa subsistance ». Ce genre d’économie domestique, où chaque chose était faite pour remplir un besoin, sans nul esprit de commerce, ne pouvait convenir qu’à de très-petites communautés, telles les familles.

La dispersion des peuples et celles des marchandises de la vie courante rendirent toutefois   l’échange indispensable ; il fallut créer l’instrument de ces échanges : ce fut l’argent. L’argent, pour Aristote, « ne devrait saisir qu’à l’échange ». Mais l’esprit d’acquisition commerciale s’était emparé des hommes ; l’argent devint « l’élément et le but » de leurs échanges : l’élément, c’est l’instrument d’échange – et là il n’y a rien qui pour Aristote soit condamnable -, et le but, c’est l’enrichissement indéfini, c’est une richesse sans bornes – voilà ce qu’Aristote condamne.

L’argent qui ne devait servir qu’à l’échange, qui ne devait être qu’un moyen, ne peut même plus avoir de fin puisqu’il est infini :  l’intérêt qu’on en tire le multiplie lui-même, comme l’indique assez le nom que lui donne la langue grecque, le « tokos », qui signifie produire.

L’intérêt – comme le profit – est donc de l’argent issu d’argent, et c’est, de toutes les acquisitions, celle qui est la plus contraire à la nature telle que la conçoit Aristote ; c’est l’exécrable faim de l’or dont parlera Virgile.

 La scolastique aristotélicienne

La doctrine médiévale scolastique (1100 – 1500), enseignée dans les universités moyenâgeuses, mêlait la patristique à la redécouverte des écrits d’Aristote. L’économie scolastique se construisit autour de deux grandes notions : la prohibition du prêt à intérêt et l’idée de juste prix.

 La prohibition du prêt à intérêt

L’art de la richesse, l’esprit d’acquisition commerciale, trouve son exemple le plus frappant dans le prêt à intérêt. Les scolastiques alliaient à l’interdiction biblique – « Tu n’exigeras de ton frère aucun intérêt, ni pour de l’argent, ni pour des vivres, ni pour aucune autre chose qui se prête à intérêt » (Deutéronome, XXIII 19-20) l’anathème jeté par Aristote sur l’esprit d’acquisition commerciale.

Thomas d’Aquin consacra de nombreuses pages de la Somme Théologique à la question du prêt à intérêt : « L’emprunteur qui paie un intérêt n’est pas absolument libre, il le donne contraint et forcé, puisque, d’une part, il a besoin d’emprunter de l’argent et que, d’autre part, le prêteur qui dispose de cette somme ne veut pas l’engager sans percevoir cet intérêt ».

 La recherche du « juste prix »

« Le négoce consiste à échanger des biens. Or Aristote distingue deux sortes d’échanges. L’une est comme naturelle et nécessaire, et consiste à échanger pour les nécessités de la vie. L’autre forme au contraire, consiste à échanger non plus pour subvenir aux nécessités de la vie, mais pour le gain. Voilà pourquoi le négoce, envisagé en lui-même, a quelque chose de honteux, car il ne se rapporte pas, de soi, à une fin honnête et nécessaire »

Ce que nous dit Thomas, c’est qu’il existe un « juste prix » de l’échange marchand, et qu’il pourrait y avoir un équilibre entre le besoin social de l’individu et la rétribution de celui qui lui procure ce besoin. L’intérêt, compris plus largement comme profit, rompt cet équilibre car il substitue l’esprit de cupidité à l’esprit de don qui doit animer l’âme chrétienne.

Les assises intellectuelles du capitalisme

Ce fut la Renaissance, l’extrême mobilité des idées, l’ouverture de grandes routes de marchandises et de foires, ce furent enfin les formidables espoirs de nouveaux mondes, qui détournèrent l’Europe chrétienne des doctrines médiévistes des premiers scolastiques.

Calvin, lui aussi, était passé par là, et n’avait eu de cesse que l’on cessât de voir dans le prêt à intérêt un vil esprit de commerce, un acte cupide et honteux.

Les doctrines médiévistes, pour qui tout profit paraissait une atteinte au « juste prix » commandé par le dogme du désintéressement, furent abandonnées. Les rois eux-mêmes, représentants de Dieu sur terre, se mirent à autoriser le prêt à intérêt : en 1540, Charles Quint permit aux marchands des Pays-Bas de recevoir un intérêt de 12 % ; Henry VIII en fit de même quelques années après. Les juristes royaux, comme les théologiens, conscients de vivre dans un monde entièrement différent de celui de la scolastique moyenâgeuse, s’efforcèrent de fonder intellectuellement et moralement ce nouveau monde qui se préparait.

 La réfutation d’Aristote par le juriste Charles Du Moulin (1500 – 1566)

Le prêt à intérêt, et par surcroît toute accumulation de la richesse pour elle-même, paraissaient contre-nature à Aristote. Mais Charles du Moulin, bien qu’il ne dédaignât pas la leçon d’Aristote, la trouvait mal à propos à l’époque de la naissance du capitalisme marchand. C’est pourquoi il ne fut pas si véhément qu’Aristote à l’encontre de l’esprit d’accumulation. Il n’eût, au contraire, pour justifier le prêt à intérêt et le profit du marchand, qu’à démontrer que cet intérêt comme ce profit ne créaient aucun déséquilibre dans la mesure où il n’étaient que la rétribution de besoins essentiels à la société civile.

La société étant devenue marchande, l’argent y circulant de plus en plus, le peuple étant sans cesse demandeur de nouvelles denrées, de nouveaux crédits, il fallait qu’il y eût des marchands qui leur vendissent ces marchandises, et des banquiers qui leur prêtassent cet argent.

Or, les « prix d’amis » et les « prêts gratuits » ne se rencontraient que dans de très-petites communautés, ou bien peut-être encore dans cette Utopie dont Thomas More avait déjà ouvert les illusoires portes. Il fallut donc, pour que la société marchande pût fonctionner sans entraves, cesser toute prohibition du prêt à intérêt et toute recherche – ô combien illusoire ! – d’un juste prix. Car s’il n’y eût pas eu d’intérêt, s’il n’y eût pas eu d’espoir de gain, quel capitaliste eût accepté de prêter son argent, quel marchand eût accepté de vendre sa marchandise ?

L’école de Salamanque : la théorie subjective de la valeur et la défense du prêt à intérêt

Le siècle de Charles du Moulin, comme le siècle des théologiens et juristes de l’école de Salamanque, était le siècle de la Renaissance, de l’humanisme triomphant et des conquêtes de nouveaux mondes ; c’était aussi l’âge d’or du commerce, des routes de la soie, des foires et des marchands. Dès lors, faut-il s’étonner que les théoriciens de l’école de Salamanque, fins observateurs de leur époque, ne défendissent plus les concepts économiques surannés de l’Eglise et des scolastiques aristotéliciens ?

L’interdiction du prêt à usure, pas plus que la théorie du coût de fabrication comme juste prix, n’avaient leur place dans un monde de marchands.

La théorie subjective de la valeur

La doctrine médiévale, c’était la doctrine du juste prix. Il fallait qu’il y eût un équilibre parfait entre la marchandise et la somme d’argent échangées. L’argent donné par l’acheteur, simple instrument d’échange, devait donc correspondre exactement aux coûts supportés par le vendeur pour produire la marchandise. Le juste prix – le prix objectif, c’était donc le coût de production.

Deux grands théoriciens de l’Ecole de Salamanque, Diego de Covarrubias et Luis de Molina, s’attachèrent au contraire à développer une théorie subjective de la valeur et du prix : le prix juste, dirent-ils, est celui qui est donné par l’offre et la demande, par un accord mutuel dans un commerce libre. Le « prix juste » de la marchandise, chez les théoriciens de l’Ecole de Salamanque, n’est donc pas un prix que l’on pourrait obtenir mathématiquement, en prenant en compte le travail, les coûts engagés, et le risque de l’entreprise pour produire cette marchandise. Ce qui détermine le juste prix pour ces théoriciens, c’est plutôt quelque chose de l’ordre de la subjectivité, de l’estimation.

« La valeur d’un article ne dépend pas de sa nature essentielle, mais de l’estimation des hommes, même si cette estimation est stupide », avait dit Diego de Covarrubias. Le profit du marchand, dans cette optique, n’a rien que de très légitime : si le marchand fait un profit, c’est que sa marchandise répond à un besoin social tel que l’acheteur voudra bien l’estimer au-delà de son coût de fabrication. Il ne l’achètera pas à sa vraie valeur, à son coût de fabrication, mais à une valeur rendue supérieure par le besoin que l’acheteur a de la marchandise, par la rareté de ladite marchandise, et donc par le fait que la demande soit supérieure à l’offre.

C’est donc la rareté qui fixe le prix des marchandises. Cela doit nous rappeler le paradoxe du diamant : « Il n’y a rien de plus utile que l’eau, mais elle ne peut presque rien acheter ; à peine y at- il moyen de rien avoir en échange. Un diamant, au contraire, n’a presque aucune valeur quant à l’usage, mais on trouvera fréquemment à l’échanger contre une très grande quantité d’autres marchandises » (Adam Smith, Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, 1776)

Le rôle de la concurrence

Le prix étant d’autant plus élevé que l’offre est rare et la demande constante, il paraît évident que seule la concurrence puisse le porter à la baisse. C’est ce qui fit dire à Jeronimo Castillo de Bovadilla, théoricien de l’école de Salamanque, que : « c’est l’abondance, la rivalité et la concurrence entre les vendeurs qui fait diminuer les prix ».

Bien plus tard, Adam Smith dira lui aussi que le meilleur moyen de faire baisser les prix est de favoriser les situations de concurrence entre capitalistes.

La défense de la propriété privée

Les théoriciens de l’école de Salamanque s’attachèrent aussi à la défense de la propriété privée ; non seulement, pour ces théoriciens, les propriétaires avaient un droit exclusif sur leur propriété, mais par surcroît pouvait-ils disposer exclusivement des bénéfices qui pouvaient dériver du bien. C’est l’idée, de Diego de Covarrubias, que tout ce qui pousse sur un terrain doit appartenir au propriétaire de ce terrain ; c’est encore l’idée de Luis de Molina que les biens sont mieux soignés par un maître privé.

 La défense du prêt à intérêt

Le fait que le remboursement d’une dette soit supérieur au capital prêté avait été condamné par le deuxième concile de Latran ; le concile de Vienne avait prohibé l’usure.

Mais pour les théoriciens de l’école de Salamanque, l’intérêt pouvait être considéré comme une prime pour le prêteur qui risquait de perdre son argent ; l’argent était une marchandise (et non plus seulement un instrument d’échange) pour laquelle on pouvait percevoir un bénéfice (l’intérêt).

 Le subjectivisme économique de Turgot

A l’instar des théoriciens de l’école de Salamanque, Turgot, qui fit l’éloge du prêt à intérêt dans ses « Mémoires sur le prêt à intérêt et le commerce des fers », considérait l’argent comme une véritable marchandise dont le prix pouvait varier suivant les lois de l’offre et de la demande. L’intérêt n’était autre que le prix de l’argent.

Le capitalisme : l’essor d’un système d’accumulation des richesses

Pour que le système capitaliste pût prendre son essor, il fallut favoriser la concurrence entre les acteurs économiques. La primauté devait donc être donnée à la liberté individuelle, comme le souhaitaient Locke, Hume, Smith, Turgot, Condillac, ou bien encore Montesquieu.

Pour que cela fût, l’Assemblée constituante, par le truchement du décret d’Allarde des 2 et 17 mars 1791, supprima les corporations ; la liberté du commerce et de l’industrie et ses deux sous-principes – la liberté d’entreprendre et la libre concurrence – furent ensuite proclamés.

Enfin, la loi Le Chapelier du 17 juin 1791, d’inspiration rousseauiste, vint proscrire les corporations ainsi que certaines formes d’entreprises non lucratives comme les mutuelles : « il n’est permis à personne d’inspirer aux citoyens un intérêt intermédiaire, de les séparer de la chose publique par un esprit de coopération », était-il dit dans le préambule de la loi – or les mutuelles étaient des intérêts intermédiaires. Et Jaurès d’en parler comme d’une « erreur terrible », Marx comme d’un « coup d’Etat des bourgeois ».

Très vite, les premières sociétés par actions furent crées. Après la création de la Compagnie des Indes orientales – première grande société par actions aux dividendes remarquables -, l’idée de Jean- Baptiste Say que « lorsque les fruits sont à tous et que la terre n’est à personne, la terre ne produit que des bruyères et de la forêt » se répandit comme une traînée de poudre.

En 1867, le Second Empire autorisa la création sans entraves de sociétés anonymes.

Le capitalisme moderne – autrement dit, selon Max Weber, la recherche rationnelle et systématique de profit par l’exercice d’une profession – était né.

Le travail, le profit et l’épargne avaient été élevés au rang de vertus.

Surtout, rien ne devait entraver le profit. Tirer profit de son capital, c’était là la définition que l’on voulait donner au capitalisme.

L’idée de juste prix était donc condamnée. Elle sera reprise par les mutualistes.

II – Le mutualisme

Les racines intellectuelles du mutualisme

Au dix-neuvième siècle et à son capitalisme triomphant, à la nouvelle religion de l’accumulation des richesses, à la cupidité des capitalistes, des penseurs comme Pierre-Joseph Proudhon ou bien encore Charles Fourier opposèrent l’ébauche d’un nouveau système, où l’ « enrichissez-vous ! » de Guizot ne fût plus une panacée.

Charles Fourier (1772-1837), ennemi du commerce et concepteur du phalanstère

Charles Fourier, bien qu’il fût le fils d’un marchand de draps de Besançon, n’avait nullement la fibre commerciale. Il raconta qu’à peine eût-il atteint ce que nous nommons l’âge de raison, il fit le serment que fit le jeune Hannibal contre Rome : il voua « une haine éternelle au commerce ».

Certes, s’il prit si tôt le parti d’entrer en guerre contre le négoce, ce n’est point qu’il eût eu un père comme celui d’Hannibal, qui lui eût transmis sa haine comme un atavisme.

Le jeune Fourier, bien au contraire, eût du devenir lui-même un négociant s’il n’eut pas été « bouleversé, dans son enfance, de voir qu’on trichait constamment sur le poids et la qualité des draps ».

Plus tard, dans ses écrits, il dénonça « ces distributeurs despotiques nommés marchands, qui deviennent propriétaires d’une denrée dont ils ne sont ni producteurs ni consommateurs » ; il condamna les profits de ces derniers, allant jusqu’à écrire qu’il s’agissait de « rapines commerciales » et de « brigandage que les économistes décorent du nom de liberté »

Il devint même l’un des plus grands contempteurs de son époque : « Longtemps, écrivait-il, la morale a prêché le mépris des richesses perfides ; aujourd’hui Sénèque ne brillerait guère avec cette doctrine : le dix-neuvième siècle est tout entier à l’agiotage et à la soif de l’or » ; il ajoutait, cyniquement : « tel est l’heureux fruit de nos progrès en rationalisme et en positivisme : ils nous ont poussé d’un extrême à l’autre ; ils ont introduit le culte du veau d’or, et détrôné la morale du divin Sénèque et du divin Diogène »

Ainsi Charles Fourier s’était-il confié la mission, non de détruire Rome – lui qui admirait tant Sénèque eût-il pu vouloir détruire la cité d’adoption du précepteur du pyromane Néron ? – mais de détruire le mécanisme – selon lui odieux et malhonnête – du profit.

Que les choses, dans le commerce, ne soient pas vendues au prix de revient mais à un prix commercial devant permettre aux marchands de dégager une marge, il dit s’en être aperçu, comme pour Newton la gravitation, par la grâce d’une pomme :

« Une pomme devint pour moi, comme pour Newton, une boussole de calcul. Cette pomme, digne de célébrité, fut payée quatorze sous par un voyageur qui dînait avec moi chez le restaurant Février à Paris. Je sortais alors d’un pays où des pommes égales et encore supérieures en qualité et en grosseur se vendaient un demi-liard, c’est-à-dire plus de cent pour quatorze sous. Je fus si frappé de cette différence de prix entre pays de même température que je commençais à soupçonner un désordre fondamental dans le mécanisme industriel »

Charles Fourier alla jusqu’à concevoir les plans de son « phalanstère », sorte de palais habité par une phalange industrielle, ou, si l’on préfère, de monastère dédié au travail, et où l’on devait trouver, comme dans les abbayes cisterciennes, un grand domaine dédié aux activités d’horticulture, une grande pièce de parade, un promenoir, un jardin d’hiver planté d’arbres, des cours intérieures avec jets d’eau et bassin, de grands ateliers où l’on pusse produire en commun, des salles d’études, une bibliothèque et une église …

En cela, il eut du succès et même quelques disciples : un industriel du nom de Jean-Baptiste Godin s’inspira de ses théories pour créer le fameux Familistère de Guise : cette fabrique de poêles en fonte avait été conçue d’après le modèle fouriériste du phalanstère et pratiquait le partage de tous les bénéfices avec les ouvriers. Le principe capitaliste de la division entre le capital et le travail était donc mis à bas ; plus encore, il fallait qu’en tout il n’y eût aucun accaparement du profit par des capitalistes : c’est pourquoi, en face du familistère, des magasins coopératifs, en répartissant les bénéfices entre les acteurs, substituaient au prix de vente commercial le « juste prix » recherché jadis par la scolastique aristotélicienne.

Pierre-Joseph Proudhon (1809-1865), chantre de la mutualité

(Pierre-Joseph Proudhon est l’auteur de cette célèbre phrase « concurrence et profit : l’un est la guerre, l’autre le butin »)

Pierre-Joseph Proudhon fit beaucoup pour le système mutualiste. Pour lui comme pour les férus d’étymologie, mutuel – le mutuus latin – signifiait l’échange, la réciprocité ; ainsi définissait-il la mutualité comme une « formule de justice en vertu de laquelle les membres de la société, de quelque rang, fortune et condition qu’ils soient, corporations ou individus, familles ou cités, industriels, agriculteurs ou fonctionnaires publics, se promettent et se garantissent réciproquement service pour service, crédit pour crédit, gage pour gage, sûreté pour sûreté, valeur pour valeur, information pour information, bonne foi pour bonne foi, vérité pour vérité, liberté pour liberté, propriété pour propriété »

La mutualité, pour Proudhon, est donc un état où, toute cession de biens ou de services étant réciproque – la sécurité pour la sécurité -, et chacun étant le garant de l’autre, tout se vaut : s’il peut y avoir, lors de l’échange, un bénéfice, celui-ci ne nait que de la bonne gestion des affaires. Le profit, dénoncé par Proudhon, ne peut exister dans une mutualité car il implique que l’un donne plus que l’autre, soit l’absence de réciprocité.

C’est dire qu’il ne faut pas qu’il y ait de différence entre le coût de production et le prix de vente ; pour qu’il y ait réciprocité, il faut que le bien ou le service soit vendu à son « juste prix » au sens thomisme, c’est-à-dire équilibré, nullement conçu pour l’agiotage.

La participation aux bénéfices des salariés, une idée proudhonienne, une idée gaullienne

Charles de Gaulle, lecteur de Proudhon ?

C’est la question que l’on pouvait se poser dans les années soixante, lorsque le Général de Gaulle, vêtu de son éternel uniforme, et avec un brillant d’élocution à nul autre pareil, présentait à la télévision française sa fameuse « troisième voie ».

Ecoutons-le : « Il y a une troisième voie, c’est la participation qui, elle, change les conditions de l’homme au milieu de la civilisation moderne. Dès lors que les gens se mettent ensemble pour une oeuvre économique commune, par exemple pour faire marcher une industrie, en apportant soit les capitaux nécessaires, soit la capacité de direction, de gestion et de technique, soit le travail, il s’agit que tous forment ensemble une société, une société où tous aient intérêt à son rendement et à son bon fonctionnement, et un intérêt direct. Cela implique que soit attribuée, de par la loi, à chacun une part de ce que l’affaire gagne »

Ne reconnait-on pas là les accents passionnés de Pierre-Joseph Proudhon ? Cette troisième voie entre le « capitalisme abusif » et le « communisme écrasant », cette vision d’une société où chaque individu produirait et récolterait les fruits de l’expansion économique, ne rappelle t-elle pas le mutualisme de Pierre-Joseph Proudhon, sa détestation de l’accaparement du profit par une minorité, sa volonté de justice sociale ?

Charles de Gaulle paraissait donc vouloir mêler à son héritage chrétien la pensée des socialistes à la Fourier ou à la Proudhon. C’est dire que pour le Général comme pour les penseurs proudhoniens, il devait y avoir, entre la dictature des capitalistes et la dictature du prolétariat, un chemin de traverse semé de thomisme et de socialisme utopique.

Cette voie, le Général de Gaulle la nommait tantôt « participation », tantôt « association » – reprenant alors là le vocabulaire jadis usité par Proudhon.

Elle devait mener vers une société où il n’y eût plus eu des capitalistes d’un côté, et des salariés de l’autre, mais où tous fussent associés, où tous fussent – en quelque sorte – capitalistes, où l’on aurait substitué, au gouvernement de l’actionnaire voulu par les capitalistes, et au gouvernement de l’Etat voulu par les communistes, un gouvernement « par le peuple ».

« Nous, peuple français rassemblé », clamait le Général de Gaulle, nous voulons faire en sorte que les travailleurs deviennent des sociétaires, au lieu d’être des salariés. Oui ! Nous voulons l’association du travail, du capital, de la direction dans le cadre de l’entreprise »

Que les bénéfices soient attribués à tout le monde, n’était-ce pas là le rêve de Pierre-Joseph Proudhon ? Que les actionnaires ne soient plus les seuls à se partager le profit, que le profit soit le bien de tous, que « nul ne soit à l’exploiteur », n’était-ce pas le voeu de tous les proudhoniens ?

Il faut à ce propos relire l’Education sentimentale : « C’est un droit écrit dans la nature ! Les enfants tiennent à leurs joujoux ; tous les peuples sont de mon avis, tous les animaux ; le lion même, s’il pouvait parler, se déclarerait propriétaire ! Ainsi, moi, messieurs, j’ai commencé avec quinze mille francs de capital ! Pendant trente ans, savez-vous, je me levais régulièrement à quatre heures du matin ! J’ai eu un mal des cinq cents diables à faire ma fortune ! Et on viendra me soutenir que je n’en suis pas le maître, que mon argent n’est pas mon argent, enfin, que la propriété, c’est le vol ! – Mais Proudhon … – Laissez-moi tranquille avec votre Proudhon ! S’il était là, je crois que je l’étranglerais ! »

Abu Bakr Al-Baghdadi, un wahhabite exemplaire

Article publié dans Causeur le 2 novembre 2016

Le calife autoproclamé de Daech obéit fidèlement au fondateur du salafisme.

Jamais la grande mosquée d’Al-Nuri, au minaret penché, que les habitants de Mossoul comparaient à la tour de Pise, n’avait connu pareil personnage. Un Irakien de la quarantaine, le teint bistre, les lunettes cerclées et la barbe noire bien taillée, le même qui quelques jours plus tôt avait menacé de détruire le célèbre minaret, priait maintenant devant une assemblée de fidèles.

La vieille cité de Mossoul avait été obligée d’ouvrir ses portes à cet ancien étudiant de l’université islamique de Bagdad qui avait été successivement professeur de Charia, frère musulman, insurgé irakien, membre d’Al-Qaïda et du conseil consultatif des moudjahidines en Irak, émir de l’État islamique d’Irak, ami d’Oussama Ben Laden, et enfin émir de cet État islamique en Irak et au Levant qui prétendait s’étendre jusqu’en Syrie.

Scène étrange

Étrange parcours qui devait, en ce jour de juin 2014, en pleine période de Ramadan, mener ce haut représentant du terrorisme sunnite à revêtir une abaya et un turban noir et à prier et prêcher sous les auspices du drapeau de l’autoproclamé État islamique – un drapeau noir où le sceau du prophète Mahomet côtoie l’inscription « Il n’est pas d’autre Dieu qu’Allah ». Prêche où il fut beaucoup question du Jihad, ce « devoir ordonné par Allah » qui, assura l’homme à son auditoire, « vous fera entrer dans des jardins sous lesquels poussent des roseaux ». Très vite, on annonça les couleurs : les armes devaient être distribuées pour lutter contre les ennemis d’Allah, qu’ils fussent polythéistes, chrétiens, juifs, ou bien tout simplement infidèles. L’apocalypse était paraît-il à venir, et la justice divine allait faire la part belle à ceux qui lutteraient dans les sentiers d’Allah.

L’étrange scène fut filmée, et fit vite le tour du monde. L’homme à l’abaya noire, c’était Abu Bakr Al-Baghdadi, et il venait de s’autoproclamer calife de l’État islamique sous le nom d’Ibrahim. Chose singulière que cette renaissance du califat, et plus singulière encore du fait que ce califat fantasmé par les salafistes djihadistes disciples d’Al-Baghdadi n’était point celui de l’Empire Ottoman, mais celui – jugé plus pur et plus raccord avec les principes originels de l’Islam, des Abbassides : peu importait cependant à ce calife de pacotille que le califat des Abbassides fût pour la civilisation islamique une grande époque de développement des arts et des lettres ; il ne s’agissait point pour le nouveau califat de prétendre renouer avec la haute civilisation Arabe, mais plutôt d’en épouser les plus noirs préceptes, à savoir la conquête et l’assujettissement de tous à la loi islamique.

S’inspirer du fondateur du salafisme

Et pour ce faire, quoi de mieux que de s’inspirer du fondateur du salafisme, Mohammed ben Abdelwahhab ? Ce prédicateur arabe du XVIIIe siècle, fondateur du mouvement qui porte son nom, le wahhabisme – mais que l’on connaît généralement mieux sous l’appellation de salafiste, par référence aux salaf, ces trois premières générations de musulmans qui pratiquèrent, paraît-il, un Islam de toute pureté – s’était distingué en son temps par ses prises de position particulièrement orthodoxes : à ses pairs, prétendument avilis et corrompus, il opposa les préceptes de l’école juridique sunnite la plus rigoriste qui fût, à savoir celle qui fut fondée au IXe siècle par Ahmad ibn Hanbal – l’école hanbalite.

Mais cela n’était guère suffisant : il fallait encore qu’il possédât une doctrine, un manuel de savoir-vivre wahhabite qui pût devenir le livre de chevet de ses sectataires : ce fut là le rôle donné au Kitab al-Tawhid – ou « Traité sur l’Unicité » – dans lequel Mohammed ben Abdelwahhab dénonça les idolâtres, le culte des saints et de leurs tombes alors pratiqué dans la péninsule arabique – le fameux polythéisme aujourd’hui dénoncé par Abu Bakr Al-Baghdadi -, mais aussi les sorciers – catégorie qui regroupait entre autres les voyants, les augures et les astrologues -, auxquels il faut ajouter les blasphémateurs, et les façonneurs d’images – promis à la Géhenne, et bien sûr les juifs et les chrétiens – accusés tantôt d’être des polythéistes, tantôt d’être des sorciers.

Le fondateur du wahhabisme était donc un dogmatique pour le moins sévère. Il ne négligeait pas non plus le droit islamique : comme Al-Baghdadi de nos jours, il suivait très assidûment les préceptes juridiques du jurisconsulte médiéval de la fin du XIIIe siècle Sheikh Taqi ibn Taymiyyah, lequel croyait à la très-haute autorité des salafs, attachait une grande importance au martyr et au djihad, distinguait clairement le domaine de l’Islam – dar-al-Islam – de celui des kouffars ou incroyants – dar-al-kufr -, et permettait que l’on qualifiât d’apostat quiconque n’agréait pas à ses vues sur l’Islam – que ce fussent les chrétiens, les juifs, les chiites, les soufis, ou bien encore les Mongols qui avaient conquis Bagdad en 1258, renversé le califat Abbasside, et qui ne respectaient pas scrupuleusement la Charia ; par surcroît, il préconisait de convertir les non-musulmans ou de leur imposer une jizya – c’est-à-dire un impôt – en cas d’insoumission ; il s’agissait aussi, évidemment, de voiler entièrement les femmes.

Ainsi imprégné de la plus rigoriste des doctrines hanbalites moyenâgeuses qui fût, le fondateur du wahhabisme devint un homme influent en s’alliant avec Mohammed ben Saoud, le premier de la dynastie des Saoud. Les wahhabites s’emparèrent ensuite de la Mecque et de Médine, et infusèrent leur doctrine dans le Royaume d’Arabie Saoudite créé au début du XXe siècle.

Le plus exemplaire des wahhabites

Revenons à Abu Bakr Al-Baghdadi : de l’eau a coulé sous les ponts depuis ce vendredi noir de Ramadan où il annonça aux fidèles de la grande mosquée de Mossoul le rétablissement du Califat, et si des distances ont été prises avec l’Arabie Saoudite wahhabite – trop conservatrice pour apprécier les velléités révolutionnaires d’Al-Baghdadi – et Al-Qaïda – qui n’a jamais eu la volonté de construire un État -, le wahhabisme reste le ciment commun du royaume saoudien, de maintes organisations terroristes – Al-Qaïda, Boko Haram, les Talibans – et de l’Etat islamique du calife autoproclamé.

Abu Bakr Al-Baghdadi peut même se targuer d’être devenu le plus exemplaire des wahhabites : fort d’un trésor de guerre d’un demi-milliard de dollars – fruit d’une quinzaine de puits de pétrole – et d’un territoire presque aussi grand que celui du Royaume-Uni, le calife wahhabite a pu assujettir tout un peuple à la doctrine aussi dangereuse que néfaste de son père spirituel, Mohammed ben Abdelwahhab : l’éducation de la jeunesse du califat n’a point été négligée : elle apprend désormais tantôt le maniement de la kalachnikov, tantôt les préceptes du salafisme révolutionnaire ; l’art et la musique, diaboliques par essence, ont été proscrits ; et surtout, la Charia a été très strictement mise en place : des décapitations, des crucifixions et des lapidations d’infidèles et d’apostats ont lieu régulièrement sur la place publique : rien qu’au mois d’octobre, un garçonnet de onze ans, voleur du dimanche, a vu sa main coupée, tandis que des « apostats » ont été décapités ; une brigade des mœurs dirigée par des femmes, la brigade Al-Khansaa, a été mise en place : copie féminine de la police religieuse d’Arabie Saoudite, elle distribue d’improbables châtiments aux femmes qui auraient le malheur de ne pas respecter scrupuleusement la Charia – porter du maquillage, notamment, est un crime qui, à Raqqa comme à Mossoul, peut vous valoir des coups de fouet.

C’est donc un fort bon élève de Mohammed ben Abdelwahhab que cet Abu Bakr Al-Baghdadi ; c’est un Salaf qui ne fait point de compromis ; c’est un wahhabite exemplaire. Plus exemplaire que les Saoud car peu lui chaut de paraître infréquentable aux yeux de l’Occident. La Légion d’honneur et le palais de l’Élysée, c’est l’apanage du royaume wahhabite saoudien. Le wahhabite de Mossoul, lui, préfère couper des têtes en toute quiétude – jusqu’à la chute de son bastion irakien, du moins, car la bataille de Mossoul bat son plein.

La cyber-radicalisation des «revert muslimah» Du mariage halal au mariage avec Daech

Article publié dans Causeur le 21 octobre 2016

Maria, une jeune anglaise ex-chrétienne s’est mariée dans un milieu islamiste radical. Et ce n’est pas un cas isolé. Portrait de daechiennes.

À lire son compte Twitter rose bonbon, Maria, une jeune anglaise née en 1995, possède tous les atouts d’une future mère poule : quand elle ne tient pas des propos lénifiants sur le mariage – « l’amour est inconditionnel », « mon mari est si mignon », elle réfléchit au prénom qu’elle donnera à son premier enfant et s’extasie sur des photographies de crépuscules dans des palmeraies. « La création d’Allah est belle », pérore t-elle dans un anglais mâtiné d’arabe.

La jeune fille est une « revert muslimah » : chrétienne convertie depuis peu à l’Islam, elle considère toutefois qu’elle a toujours été musulmane. Mariée à un musulman pas très modéré, elle répète à l’envi que c’est grâce à l’Islam – qui est beau et parfait – qu’elle est passée de l’ombre à la lumière.

Terrorisme et réseaux sociaux

Les péripéties françaises du mois d’août sont l’occasion pour elle de s’insurger contre ces policiers qui, sur les plages de la Côte d’Azur, obligent les musulmanes en burkini à se déshabiller devant tout le monde. Il ne faut pas lui faire l’affront de ne pas comprendre que « c’est par amour pour son mari que l’épouse couvre son visage » : celles de ses « sœurs » qui la suivent sur twitter, des « revert muslimah » pour beaucoup, portent comme elle le hijab, si ce n’est la burqa, et elles n’en sont pas peu fières. « Les femmes musulmanes sont les diamants de l’Islam, et personne ne dévoile ses diamants aux étrangers » arguent-elles.

L’on serait tenté de croire, à lire un peu trop vite ses propos souvent exaltés, que Maria n’est qu’une bigote parmi d’autres, qui aurait trouvé en l’Islam fondamentaliste une famille peut-être plus soudée que la sienne, et surtout l’identité dont elle avait besoin – elle qui vient d’un monde où la dépersonnalisation est de plus en plus forte, et où le vide spirituel est abyssal.

Mais Maria ne se contente pas d’être radicale : elle ne se contente pas de chanter les louanges de la burqa et du hijab, ni de répéter que l’Islam est la plus belle religion qui soit – et peut-être la seule.

Sa twittosphère – j’entends par là sa communauté de twitteurs – est à relents d’Al-Qaïda et d’Etat Islamique.

Un djihadiste nommé… Jihad

Ses twitteurs préférés ? Abdullah Al Noaimi, un ancien d’Al-Qaïda, et Jihad Matchmaker, un marieur de l’Etat islamique. Abdullah Al Noaimi est un barhreïni anciennement prisonnier à Guantanamo pour ses liens avec Al-Qaïda. Relâché en novembre 2005, il est rapatrié au Bahreïn et fait très vite partie des soixante-quatorze anciens prisonniers de Guantanamo alors cités par le Pentagone comme étant probablement engagés dans une activité terroriste ou militante. Il a ensuite été prisonnier en Arabie Saoudite et tient un compte twitter depuis sa libération. Maria s’y est abonnée en septembre 2016, et lit désormais les écrits de cet homme peu ordinaire qui, lorsque qu’il ne plaide pas pour la libération des prisonniers de Guantanamo – et notamment pour celle de Muhammad Rahim al Afghani -, se révèle très proche de l’Etat Islamique : militant, il relaie une photographie d’Issam Zahreddine, général de l’armée du gouvernement syrien, où l’on voit ce dernier, qu’Al Noaimi qualifie de « boucher de Poutine » poser devant des soldats mutilés de l’Etat islamique. Le message est clair : voici nos martyrs.

Il faut dire que Maria suit très assidûment l’actualité syrienne, et pas n’importe laquelle : elle est abonnée au compte twitter d’un certain « Happy News », basé dans la « Syrie libre » – probablement à Alep. L’information est évidemment anti-Poutine et anti-Assad. L’Etat islamique n’est pas soutenu officiellement, mais l’on sait que la frontière entre rebelles anti-Assad et militants du Califat est parfois poreuse. Ce n’est pas « Happy News » qui dirait le contraire : à un twitteur qui lui explique qu’il condamne les « erreurs » de l’Etat Islamique tout en étant persuadé que l’organisation est « Haqq » – un mot arabe qui signifie vérité -, il répond : « Je ne suis pas un supporteur de l’Etat Islamique, en fait je ne les aime pas et je n’aime pas leurs méthodes. Cependant, tu as raison, ils sont sur la bonne voie. C’est triste mais vrai. »

Mariages halal

Mais « Happy News » assure ses arrières. Il sait qu’il ne peut soutenir officiellement l’Etat islamique. Pourtant, si l’on remonte le temps à l’année précédente, l’on s’aperçoit qu’il officiait alors sous le pseudonyme de « Jihad Matchmaker » et avait alors pour mission d’arranger des mariages entre des militants anti-Assad et de jeunes musulmanes occidentales désirant partir en Syrie.

« Soutenez Jihad Matchmaker, ce service est pour tous les moudjahids et les sœurs qui veulent faire des rencontres « halal » », écrivait le marieur djihadiste avant de donner quelques conseils aux futurs mariés :

« L’alliance est un symbole de mariage pour les kouffars, ce n’est pas haram ». « Vous n’avez pas besoin d’être un soldat. Si vous ne pouvez pas vous battre nous avons aussi besoin de médecins, d’ingénieurs, etc. » précisait-il à l’attention des futurs maris soucieux de rejoindre la Syrie.

Parmi les aspirants au mariage halal, beaucoup voulaient rejoindre la Syrie pour combattre dans les rangs de l’Etat islamique. D’autres étaient déjà sur place, et leur vie de guerrier ne leur laissait guère le temps de trouver une femme : Jihad Matchmaker était là pour les y aider. Le twitteur syrien – qui précisait toutefois que « Jihad Matchmaker est pour tous ceux qui veulent faire un mariage halal, pas uniquement pour l’Etat islamique » – était devenu une véritable agence matrimoniale au service – notamment – de l’Etat Islamique.

C’est d’ailleurs en « surfant » sur le compte twitter anglophone de Jihad Matchmaker, que Yusra Hussein, une jeune bristolienne de quinze ans, s’était envolée vers la Syrie pour devenir l’épouse d’un djihadiste. Depuis, plus de nouvelles, au grand dam de sa famille.

Les amies de Maria rêvent d’un mariage halal

On ne sait si Maria, qui vit en Grande-Bretagne, a utilisé les services de cette étrange agence matrimoniale, qui a fermé ses « portes » il y a peu. Mais elle gravite dans un petit monde radical où il est devenu de style de porter le voile intégral et de rêver d’un mariage halal à la sauce Jihad Matchmaker.

Aïcha, l’une de ses amies, qui la suit sur Twitter, est elle aussi britannique. Elle tient un blog où elle raconte sa vie de « revert muslimah » – elle vient d’une famille musulmane, pourtant. Mais trop modérée à ses yeux. Pour cette jeune fille, on ne plaisante pas avec l’Islam : faire sa prière cinq fois par jour et participer aux fêtes religieuses, cela n’est guère suffisant ; depuis qu’elle est « tombée » sur une vidéo YouTube expliquant en quoi les chansons de variétés qu’elle écoute durant son temps libre ne sont pas haram, elle a eu une révélation : elle a supprimé les 400 chansons que contenait son Ipod et s’est mise à entendre des « Allahu Akbar » durant son sommeil ; surtout, elle s’est mise à regarder Peace TV, une chaîne de télévision basée à Dubaï et aux Emirats-Arabes-Unis : elle s’est imbibée des flots de paroles de Zakir Naik, un imam salafiste indien qui prêche régulièrement sur la chaîne – dont il est le fondateur – et qui professe entre autres la suprématie de l’Islam, la diabolisation de la musique et de la danse, l’amputation des mains des voleurs, le droit pour les musulmans de battre leurs femmes et d’avoir des esclaves sexuelles, et la peine de mort pour les homosexuels. Zakir Naik aurait tort de s’arrêter en si bon chemin : il ajoute que les attentats du 11 septembre 2001 ont été « orchestrés par George W. Bush », qu’Ousama Ben Laden est un héros qui combat les ennemis de l’Islam et que « tous les musulmans doivent être terroristes ».

Aïcha ne fait pas l’unanimité dans sa famille : elle est comparée aux « cousins du Bangladesh ». Il faut dire qu’elle tient des propos peu amènes : « Puisse Allah détruire ce qui n’apporte rien d’autre au monde que le démon et la corruption », prie t-elle. Le mariage halal, pour elle, ce sera dans quatre ans, quand elle aura fini ses études.

Maéva, marieuse de l’Etat islamique

Il n’est pas rare, dans le milieu de Maria et d’Aïcha, de voir de très-jeunes filles désirer se marier avec un soldat du Jihad, quitte à acquérir le statut très-glorifiant de « veuve de martyr » – « les veuves de martyr, vous valez très cher à nos yeux » assénait Jihad Matchmaker du temps de son activité.

Nul n’est besoin, pour favoriser les rencontres, d’une cour assidue : il suffit, comme du temps de Jihad Matchmaker, d’un téléphone portable et d’une connexion internet pour mettre en relation de jeunes occidentales fascinées par le Jihad avec leurs futurs maris, ces « héros » de l’Etat Islamique qui se font pour l’occasion photographier avec leurs kalachnikovs.

C’est ce qu’a fait Oum Zahra, alias Maéva, une jeune française de vingt-et-un an partie l’année dernière en Syrie pour faire office d’agence matrimoniale au service de l’Etat Islamique. Elle est aujourd’hui sous le contrôle de la police française.

Que deviennent les mariées du Califat une fois arrivées en Syrie ?

Jihad Matchmaker et Oum Zahra ne sont que des exemples parmi d’autres. Pour l’Etat Islamique, le mariage des guerriers est une question de survie : il faut permettre le repos du guerrier, d’abord, mais surtout assurer une descendance qui sera élevée dans l’idéologie du Califat, et qui pourra forger un peuple. Bref, il leur faut un Lebensborn façon islamiste. Inutile de dire à des jeunes filles telles que Maria ou Aïcha, qui rêvent surtout d’un mariage halal, d’une belle maison et d’un mari aimant, que c’est une vie de douleur qui les attend. Les marieurs de l’Etat islamique prennent grand soin de ne pas dévoiler la vérité.

C’est une fois arrivées en Syrie que les mariées du Califat déchantent. Elles qui fantasmaient sur le Coran ne voient plus que des armes ; elles qui voulaient une belle maison vivent dans des couveuses surveillées par des miliciennes ; et elles qui rêvaient d’un mari aimant se marieront avec des combattants uniquement occupés à tuer, à procréer – car il faut bien assurer l’avenir – et à s’offrir les services d’esclaves sexuelles achetées à bas coûts à des trafiquants de chair humaine.

A tel point qu’il s’agit désormais pour l’Etat Islamique non plus tant d’attirer des femmes que de les empêcher de partir.

Le Molenbeek néerlandais existe, Zeegers l’a rencontré. Quand un journaliste de gauche découvre le salafistan

Article publié dans Causeur le 28 septembre 2016

Prenez un journaliste néerlandais bien sous tous rapports. Immergez-le dans une ex-banlieue ouvrière de La Haye devenue un ghetto salafiste. Vous obtenez un livre-témoignage certes édifiant mais qui ne rompt pas vraiment avec la culture de l’excuse …

Lorsque Maarten Zeegers, journaliste néerlandais pour le Volkskrant et NRC Handelsblad, et sa femme syrienne Sarah décident de s’installer dans le quartier de Transvaal, à La Haye, pour des raisons financières, ils découvrent un véritable Molenbeek hollandais : dans cet ancien quartier de la classe ouvrière blanche où il y a aujourd’hui 90% d’étrangers – dont 75% de musulmans -, un appel tonitruant à la prière retentit tous les vendredis et des versets coraniques ont remplacé les affiches publicitaires. Difficile de s’intégrer dans pareil quartier quand on est un trentenaire néerlandais de souche. Sauf à se faire passer pour musulman. Ce qui est plutôt chose aisée pour Maarten Zeegers, un brun aux yeux marrons qui pourrait facilement passer pour un Arabe, et qui connaît de surcroît parfaitement la langue arabe depuis qu’il a couvert la révolution syrienne.

Comment on devient salaf

C’est ainsi que Maarten Zeegers, qui prévoyait alors d’écrire un livre-témoignage sur son expérience, se laisse pousser la barbe, se lève tous les matins à cinq heures pour faire sa prière, mange hallal et va même jusqu’à réciter le Coran dans son bain. Très vite, le journaliste, naguère jugé peu fréquentable parce que non-musulman, se fait de nouveaux amis, qui l’appellent « frère » et sont ravis de l’accueillir dans leur mosquée. Chez les jeunes musulmans du Transvaalkwartier, le salafisme est populaire : la drague n’étant pas autorisée, on se marie très jeune, quitte à se séparer après avoir consommé le mariage ; la musique est proscrite, de même que le maquillage. Des départs pour la Syrie, il y a en déjà eu des dizaines, et cela ne fait que commencer car à la mosquée salafiste Qeba – que Maarten Zeegers fréquente – les prêches sont très virulemment pro-jihad. Si l’imam prêche en néerlandais, s’il est, de l’avis de Marteen Zeegers, « ultra-drôle et ultra-accro à WhatsApp », il n’en est pas moins farouchement opposé à la démocratie – coupable d’être contraire à la volonté d’Allah.

Avec de pareils voisins, l’on comprend que les derniers néerlandais aient déserté le quartier. Pas tous, certes. Maarten Zeegers, en habit de musulman, y est resté trois ans. Le temps pour lui de fréquenter les salafistes d’un peu trop près, et de leur trouver des excuses, eux qui ont « leurs propres idées, leurs propres rêves » et qui sont motivés par la religion mais aussi par la « dimension humaine ». C’est forcément beaucoup plus facile quand les choses vont mal aux Pays-Bas. » Ajoute t-il. « Pas d’emploi, des dettes, un passé dans le monde de la drogue, des délits, … Si en plus, vous avez une motivation religieuse – quand vous mourrez sur place, vous allez au paradis et tous vos péchés sont lavés- le choix est encore plus facile à faire. Je comprends vraiment ces gens-là. Et peut-être… Si j’avais été vraiment musulman, j’aurais peut-être fait le même choix ».

Ce que constate Maarten Zeegers, c’est que les choses vont mal au Transvaalkwartier : les musulmans peinent à s’assimiler et les hollandais préfèrent fuir vers des quartiers où le multiculturalisme est moins prégnant. D’où un repli identitaire chez les musulmans. La suite, c’est le chômage, la délinquance, la drogue, et bien sûr, comme il faut bien s’en sortir laisse t-il à penser, le Jihad. C’est là un glissement un peu dangereux, et nombreux sont les politiciens et les journalistes, en France, qui cherchent aussi à expliquer le terrorisme islamiste par la pauvreté et le rejet. Les réactions médiatiques ayant fait suite aux attentats de Nice sont à cet égard fort significatives : le Collectif Contre l’Islamophobie en France (CCIF) s’inquiète aussitôt après lesdits attentats des « mouvements racistes et identitaires » qui séviraient en France, tandis que le journaliste Edwy Plenel craint une réplique de l’ultra-droite et que d’autre s parlent de renforcer le « vivre-ensemble ». C’est évidemment sous-entendre que le terreau du terrorisme islamiste serait français, tout comme Maarten Zeegers laisse entendre que c’est parce que « les choses vont mal aux Pays-Bas » – comprendre, parce qu’il y a de l’endettement, du chômage, de la précarité, de l’intolérance, du rejet, etc – que le terrorisme fait des émules parmi les populations prétendument rejetées.

Qui exclut qui ?

Il serait de bon ton de rappeler que du temps que le Transvaalkwartier était un quartier d’ouvriers blancs, construit entre 1900 et 1935, l’endettement, la pauvreté, la précarité, voire la condescendance des classes plus riches étaient monnaie courante ; de même faudrait-il se ressouvenir de ce que dans les mêmes années à Saint-Denis les immigrés bretons et espagnols vivaient dans des foyers insalubres où il n’était pas rare d’attraper la tuberculose … Les choses, de ce point de vue, allaient plus mal qu’aujourd’hui. Les gens étaient miséreux, et non point nourris aux allocations. Pour s’en sortir, ils n’allaient pas « faire le Jihad » – ce qui eût été pour eux tout à fait incompréhensible, autant qu’ hors de leur champ culturel et religieux – mais ils travaillaient, s’entraidaient, votaient pour le Front populaire.

Que les choses aillent mal aux Pays-Bas dans les quartiers les plus populaires, qu’il y ait de la pauvreté et de l’exclusion en Seine-Saint-Denis, c’est certain. Mais ce sont des quartiers qui ont connu pire. Aujourd’hui si des musulmans radicalisés issus de ces quartiers réputés difficiles s’envolent pour la Syrie, ce n’est nullement, contrairement à ce qu’affirme Maarten Zeegers, pour échapper à la précarité et à l’exclusion. Ce n’est pas un pays de Cocagne que cherchent les djihadistes, mais un pays guerrier. Ce n’est ni la pauvreté ni l’exclusion qu’ils cherchent à tout prix à éviter, mais la fréquentation des chrétiens, des juifs, des athées, bref de tous les infidèles. Ces gens-là ne veulent pas du vivre-ensemble. Et ni les Néerlandais ni les Français ne sauraient être coupables d’intolérance envers des soldats étrangers qui – au nom de l’Islam – veulent détruire leur civilisation et leur peuple.

Maarten Zeegers lui-même devra bien convenir que, depuis la sortie de J’étais l’un d’eux en avril 2015, et surtout depuis qu’il s’est dévêtu de ses habits de salafiste, il n’est plus le bienvenu à la mosquée Quba du Transvaalkwartier. Il est allé vivre dans une autre ville. Preuve, s’il en est encore besoin, qu’au Transvaalkwartier on préfère l’entre-soi, et que là-bas comme en France, le vivre-ensemble n’est qu’un leurre.

Un goûter avec Le Sidaner

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Le goûter sous bois, Gerberoy. Henri Le Sidaner – 1925

Vers cinq heures, deux jeunes gens en habits anciens s’engouffrèrent dans un bois de frênes charbonneux et verts avec un panier d’osier bleuissant empli de fruits – pêches, raisins – et de vin du pays. La lumière des après-midi d’arrière-été transperçait la ramure et enluminait l’allée de tâches d’or et de mauve, comme si l’on eût été dans quelque cathédrale encore polychrome où les vitraux eussent été peints de couleurs glauques.

C’est avec un silence religieux que la jeune fille au grand chapeau blanc enrubanné de jaune marcha dans l’allée, un bouquet de fraîches roses à la main, imprimant à chacun de ses pas la solennité d’une fête de communion ou de mariage, tandis que son compagnon, tête nue, lui faisait des taquineries, et parfois, quelques méchancetés.

Puis une grande nappe blanche fut sortie du panier et s’en vint couvrir l’allée de couleurs plus pâles, moins compliquées : il y avait, sur le blanc nacré de la nappe de campagne, une miche de pain jaune et blanc – de ces pains que l’on faisait autrefois dans les villages, et qui craquaient sous la dent, une coupole bleue et verte où trois belles pêches reposaient, des grappes de gros raisins d’un vert bleuissant, deux assiettes de porcelaine blanche aux motifs d’un bleu nuit, et deux bouteilles de vin qui étaient dans les mêmes tons que le fût près duquel on avait déposé le goûter.

Les deux jeunes gens écoutèrent un temps – et l’évidence de la vanité de leurs paroles leur faisait garder silence – le suroît d’août passer à travers la ramure : ils l’entendirent venir de loin, frémir encore, et mûrir lentement, avec une lenteur maîtrisée, jusqu’à ce que sous l’arceau de frênes il se fît pleinement musique, splendide et sonore comme une symphonie.

Six heures furent alors sonnées au clocher du lointain village : ils versèrent dans les verres un vin couleur de cuivre, et grappillèrent le raisin ; le jeune garçon, échauffé par le vin, fit grand usage de bons mots, de logorrhées satisfaites, de gestes d’orateurs : ce fut l’une de ces causeries d’été où les paroles, dévêtues de la gravité des causeries automnales, sont comme ces sonorités très claires qui se distinguent avec pureté puis disparaissent dans l’éternel silence du monde et des hommes.

Enfin s’éloignèrent-ils, laissant le clocher énumérer les heures et les tâches de soleil se mouvoir. Il n’y eût plus personne dans la mince allée de frênes, encore habitée toutefois par les reliques d’un goûter aux arrières-goûts sylvestres.

« Soyons médiocres ! » – Le prix Nobel de la chanson

 I – À voir la dernière divagation du comité Nobel, on croirait qu’il a pour devise le « Soyons médiocres ! » de Saint-Marc Girardin.

II – Haine de la beauté et de l’esprit : un musicien populaire est couvert de lauriers, et l’on ignore maints poètes et écrivains sublimes. Bob Dylan contre Philippe Jaccottet.

III – Le langage de Bob Dylan n’est pas fort différent du commun langage. Amour des moutons de Panurge.

IV – Chansonnette et musique mécanique font poète crotté. Et le monde est devenu très amoureux des poètes crottés.

V – Horace à son élève Dylan :  » biffez tout vers que n’ont point châtié de longues veilles et des ratures sans nombre, qu’un goût scrupuleux n’a point polis et repolis vingt fois »

Dylan :  » Oui je poursuis ma vie dans un train-train solide et dur » et « Je pourrai te lapider à mort pour les torts que tu as causés »

Horace : « Raturez, Marley ! »

Dylan: « Viens ici que je casse ta foutue tête » !

VI – Qu’est-ce que l’écrivain à succès ?

Ce n’est pas l’écrivain sublime.

C’est celui qui plaît au plus grand nombre.

Etre commun et aimer se prostituer.

 VII – Le monde mesure la valeur de ses artistes au prix de leurs élucubrations littéraires.

 VIII – A l’heure du nombre et de la masse, seuls les mauvais poètes se distinguent. Il faut absolument être médiocre pour plaire au plus grand monde, et pour emplir son compte en banque.

Paul Gauguin et la course à l’argent

Oviri : Ecrits d’un sauvage sur Amazon

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Autoportrait au chapeau – Paul Gauguin – 1892 – Musée d’Orsay

Un faiseur d’argent, un apôtre de l’horloge sacrée qui aurait tiré les cordons de la Bourse avec révérence, un boursicoteur acharné qui aurait eu l’esprit pratique – l’esprit belge eût dit Baudelaire ; un dévot bourgeois, qui aurait vu dans l’Evangile un moyen très-subtil d’empêcher la révolte des miséreux de ce monde, par une compensation paradisiaque. Un pharisien, somme toute, « affublé du nom d’honnête homme car il va à l’église ».

Tel la jeune épouse de Paul Gauguin soulait-elle phantasmer son remisier de mari. Grand mal lui en pris : Gauguin tenait mal son rôle de boursicoteur bourgeois : il n’était point serf de l’argent, n’avait point l’esprit de la Bourse, et s’il collectionnait les oeuvres de Cézanne et de Renoir, ce n’était point par esprit de lucre et de cupidité.

Pis encore, le prétendu peintre du dimanche n’avait point d’ambition si médiocre qu’il pût se contenter de faire de la peinture de commerce pour amateurs de cartes postales : il devait bientôt quitter le temple de l’argent et ses banquiers idolâtres pour se consacrer à une peinture primitive et anti-académique ; il n’avait de cesse qu’il pût s’adonner librement à cet art sauvage qu’il prisait tant, au mépris de l’appât du gain.

« N’être pas conforme, c’est le grand crime », écrivait amèrement Baudelaire du temps qu’il fréquentait malgré lui la société des grandes fortunes peu charitables qui avaient en haine l’esprit et la beauté. Gauguin devint sur le tard ce grand criminel qui avait commis l’infamie de préférer la recherche de l’absolu à la ruée vers l’or d’un Occident essoufflé.

Lui qui n’avait pas la fortune de Balthazar Claës fut chassé par sa belle-famille danoise pour n’avoir point voulu sacrifier au culte du veau d’or : il s’en fut en Basse-Bretagne ; de cette terre primitive et sauvage au sol de granit et à la lande mauve, il exprima la pureté des couleurs et le symbolisme des formes. « Moi, je me promène en sauvage aux cheveux longs », aurait-il pu répondre à ceux qui eussent voulu le convaincre de l’absolue supériorité de cette « course à la monnaie qui, dans les grandes villes, vous prend les trois quarts de votre temps ».

En Basse-Bretagne, à Tahiti, et surtout aux Marquises, il se retira du « monde soi-disant civilisé pour ne fréquenter que les soi-disants sauvages », et assista à la fête perpétuelle des derniers jardins édéniques ; il refusa que sa vie ne fût qu’une lutte pour le pain quotidien et connut la « misère extrême » ; il répéta à l’envi que ses instincts aristocratiques – « L’art n’est que pour la minorité, lui-même doit être noble », enseignait-il à sa fille Aline – valaient mieux que la médiocrité bourgeoise de ses contemporains, et il produisit une peinture en marge, d’une noblesse extrême.

A ceux qui pensaient que l’homme ne devait vivre que de pain, et que l’art ne pouvait être autre chose qu’une manière de passe-temps pour gens oisifs, il avait coutume de rappeler qu’un jeune homme qui est incapable de faire une folie est déjà un vieillard.

Avant et après sur Amazon

Voyage dans les oeuvres de Camille Corot, Gérard de Nerval et Alain-Fournier

 

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Camille Corot, l’église de Marissel (près de Beauvais) – 1866 – Musée du Louvre

C’est un chemin sylvestre au sortir de l’hiver ; de longs fûts noirs s’élancent vers un ciel bleu de Chine où les nuages s’amoncellent. Dans la flaque d’eau croupie d’après les pluies de mars, une lumière obscure rayonne d’or pâle entre deux rubans d’écorce verte ; une paysanne en coiffe déverse l’encre de sa robe sur la rive brune, et remplit une aiguière. Trois promeneurs au loin – dont un jeune enfant – reviennent de l’église de Marissel où l’on avait dit la messe du soir : derrière eux se déploie toute l’architecture romantique de tourelles et de pierres roses que les frênes n’offusquent point : c’est, avant l’heure, le château du Grand Meaulnes.

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Camille Corot – Velleda – 1865 – Musée du Louvre

Et la jeune Velleda à la robe d’un gris de pierre moussue, dont le regard sombre dans des pensées mélancoliques – elle lisait tantôt un très-vieux livre au milieu de minces troncs à la ramure d’un vert bleuissant -, ne serait-ce pas déjà l’Yvonne de Galais déplorant la perte d’Augustin Meaulnes ?

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Camille Corot – Moine lisant – 1840 – Musée du Louvre

Trop de songeries la rendront  folle ; mieux vaut méditer les sentences très-sages d’une vieille Bible, comme ce vieux moine qui marche d’un pas lent dans le lit asséché d’un rû  : c’est là une méditation sérieuse et grave, assurément, mais point si triste que celle de la châtelaine pierreuse que d’amères pensées divertissent de la lecture et – sans doute – de la vie.

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Camille Corot – Souvenir de Mortefontaine – 1864 – Musée du Louvre

C’est au bord d’un étang cerné de brumes, tôt le matin l’on suppose – peut-être par une de ces matinées d’octobre qui ne voient que tardivement percer un soleil faible. Se dessinent trois jeunes paysannes – l’une plus élancée que les autres, vêtue d’une robe où un rouge vif se mêle au rose saumon, puis une autre encore enfant, et enfin la dernière qui assemble dans un panier d’osier les fleurs roses et rouges que l’aînée recueille sur un arbre à gui. A dextre, un grand arbre noueux et feuillu obstrue l’étang, laissant à peine deviner une autre haie d’arbres sur la rive d’en face ; à senestre la vue sur l’étang est plus dégagée, et l’on aperçoit un ciel d’un bleu de Chine encore laiteux, avec des coteaux embrumés au loin : c’est un jeu de lumières pâles dans l’eau froide et terne : c’est près de Senlis, dans le pays de Gérard de Nerval.

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Camille Corot – Une soirée, batelier amarré à la rive – 1855 – Musée du Louvre

La promenade mène encore sur la rive d’un étang – serait-ce encore celui de Mortefontaine ? -, et s’auréole de ce ciel d’un bleu de Chine parsemé de nuages qui se colorent de rose pâle ; au loin les coteaux se dessinent cette fois très-clairement. Le batelier, dans sa belle pirogue de bois, regarde au loin : il est cerné de toutes parts par les joncs marins et par cette rive rocailleuse où de minces frênes se déploient ; à sa dextre une vache se fond comme lui derrière les joncs, au-delà la rive s’assombrit aux ombres grandissantes d’arbres à la ramure verte et noire, et à l’orée de ce qui semble être un bois l’on devine un sentier, inexorablement noir – herbe noire, ramure noire ; une paysanne descend du sentier ombreux vers l’étang encore vaguement éclairé par la lumière déclinante – sa robe est tulipe noire.

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Camille Corot – La dame en bleu – 1874 – Musée du Louvre

Cette paysanne à la robe obscure, ce n’était certes pas la dame en bleu, la lady à l’éventail – trop peu paysanne, trop japonaise de salon, pour cela, la lady en bleu sait que derrière elle les paysages romanesques d’étangs ombreux et de forêts n’hantent que la muraille, mais point ses pensées qu’occupe plutôt l’amer souvenir de quelque amant ou une déception d’après la fête. Quel bonheur, à cette vue de femme de théâtre, de se ressouvenir de la vie rustique des jeunes paysannes de Mortefontaine – qui ressemblaient aux paysannes nervaliennes du bal de Loisy -, et du batelier de l’étang – c’est le souvenir de la Sylvie nervalienne après que s’est dévoilé la fausseté de la fée du théâtre du petit parisien.

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Camille Corot, l’église de Marissel (près de Beauvais) – 1866 – Musée du Louvre

Et par-delà les paysannes éternelles de Corot, la jeune paysanne nervalienne – Sylvie – trouve une mystérieuse correspondance – toujours sur fond de ciel bleu de Chine et de ramure – en la Zingara au tambour de basque : la jeune paysanne musicienne aux mains fraiches et délicates tient – négligemment – un tambourin ; elle est presque virgilienne avec sa toge d’un blanc écru qui laisse ses beaux bras et son cou nus, et sa large jupe rose pâle qui semble n’avoir pas de fin ; à ses cheveux – délicatement remontés sur sa nuque – sont accrochées quelques branches de gui. Nul rouge artificiel sur son visage de rose ; seules quelques fleurs rouges qui croissent près d’elle rappellent la femme de théâtre – car elle a bien un tambourin ! – sans offusquer chez elle la paysanne quasi-virgilienne, ni plus que la nervalienne. Cependant, observez-donc son beau regard : n’est-il pas trop mélancolique et profond pour que l’on puisse la comparer avec certitude à la paysanne nervalienne, à Sylvie, à cette joyeuse dentellière qui court par devers champs ? Ne faudrait-il pas plutôt qu’elle trouvât sa correspondance chez Adrienne, la châtelaine nervalienne ? Si cela pouvait être, il faudrait se ressouvenir du caractère très-étrange de la jeune Adrienne, de cette châtelaine-paysanne qui faisait aussi du théâtre – car elle avait une belle voix et vivait au milieu des bois et des étangs : de même que la Zingara de Corot, l’Adrienne nervalienne était triste – car les murailles du moustier de Saint B. se rapprochaient dangereusement. Et peut-être est-ce aussi l’ébauche d’un moustier que cette tâche bleuâtre à l’horizon du tableau de Corot.

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Camille Corot – Florence, vue prise des jardins Boboli – vers 1835 – Musée du Louvre

A Florence, point de réminiscences anachroniques de Gérard de Nerval ou d’Alain-Fournier. Là-bas, c’est plutôt la riante Italie de juin, c’est plutôt la péninsule virgilienne avec ses ciels d’un bleu doré et ses bergers au chalumeau – ce sont, somme toute, les Bucoliques – il n’est ici nulle mélancolie et dans le jardin Boboli, des moines en robes couleur de chêne sombre conversent allègrement. Au-delà, c’est Florence, et ses palais, ses tours, ses dômes, ses hautes collines ; un cyprès qui s’élève au-dessus des moines ne semble pas même leur promettre la mort menaçante ; l’ombre et la lumière éclairent la terre de façon si géométrique qu’il semble que l’on soit devant un véritable échiquier ; il n’est point ici d’ombres noires, et la « tâche d’or que l’ombre n’abolirait plus » – que le poète vaudois Gustave Roud aura cherchée toute sa vie – n’a pas à être attendue avec angoisse : il y a vraiment, dans les jardins Boboli peints par Corot, une permanence de la lumière, de la vie, et de l’éternité : c’est pourquoi les moines y conversent avec tant de grâce ; c’est pourquoi la parole y est si facile est l’échange partout favorisé.

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Camille Corot – Tivoli, les jardins de la villa d’Este – Musée du Louvre

Même les cyprès les plus sombres des jardins de la villa d’Este, à Tivoli, ne semblent pas troubler la tranquillité du jeune italien aux cheveux sombres qui s’est assis sur la muraille : il porte un drôle de petit chapeau pour se garer de la lumière du soleil qui, dans ce pays virgilien, envahit tout.

La folle destinée de l’urbs : des urbanités romaines à l’urbanisation aliénante

 

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Mosaïque d’un symposium (banquet) figurant un asarotos oikos (sol non balayé)- dépôt du musée du château de Boudry – les urbanités mondaines

L’urbanité, pour les romains, était une élégance. Ce n’est pas à la campagne que l’on se formait à cette « aimable vertu du commerce », mais à Rome. Ces urbanités romaines, qu’elles fussent marchandes ou mondaines, se pouvaient appeler usage du monde. Les habitudes citadines étaient jugées plus raffinées que celles de la campagne. Rome était une ville fière, opulente, heureuse. Le citadin en villégiature à la campagne emportait avec lui ses habitudes citadines : il urbanisait le campagnard, c’est-à-dire qu’il l’initiait aux arts de la table, et qu’il refaisait la ville à la campagne.

C’était l’éternel dialogue entre le rat des villes et le rat des champs : dans ses Epîtres, Horace fit souvent l’éloge du « procul negotiis » ; il s’irritait de ce qu’à Rome le bruit de la circulation, la poussière, les tavernes bruyantes, les lupanars, et les chantiers ouverts dans la ville, l’empêchassent de sacrifier aux Muses – comme Schopenhauer, beaucoup plus tard, se plaindra de ce que les coups de fouet donnés aux chevaux le rendissent fou.

Mais loin de Rome, pour le poète du temps d’Auguste, « l’aimable vertu du commerce » – cette élégance, cette urbanité que bien des romains encensaient – n’avait plus prise, et c’est « procul negotiis » que le rat des champs pouvait s’adonner tantôt aux champs, tantôt à la vigne, tantôt à la poésie – à la manière des vieux sages chinois qui se réuniront quelques siècles plus tard dans des ermitages pour prendre le thé et réciter des vers, loin des pensers mondains.

Du temps des urbanités romaines, l’on pouvait donc encore faire foin des pensers mondains et s’exiler à la campagne pour cultiver ses champs et ses dons artistiques.

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Edward Hopper, Nighthawks, 1942, Art institute of Chicago – l’urbanisation aliénante

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Edward Hopper, Compartiment C voiture 193, 1938

Revenons au XXIème siècle ; le bruit de la circulation, les tavernes bruyantes, les lupanars et les chantiers ouverts dans la ville sévissent toujours ; la « vertu commerciale » se pratique dans toutes les rues ; et il y a toujours des citadins pour trouver quelque chose d’élégant et de raffiné à ce genre de vie où l’on est sans cesse balloté par les affaires du monde.

Quid de ceux qui pensent, ainsi qu’Horace, que c’est loin des affaires qu’il faudrait aller vivre ?

« La forme d’une ville change plus vite, hélas ! Que le cœur d’un mortel », disait Baudelaire à l’heure du trépas du vieux Paris.

La forme d’une ville change plus vite encore, dans notre siècle d’urbanisation, et le cœur d’un mortel, qui garde ses vieux souvenirs, se noie dans un océan de grues géantes, de tours transparentes, d’immeubles en forme de barres, de parkings, de voitures, de camions, de sirènes de police, et de boulevards commerçants éclairés au néon.

Autant les urbanités romaines n’étaient qu’irritantes pour le poète, autant l’urbanisation aliénante de notre siècle, quelque raffinée qu’elle paraisse à ceux qui sont déjà aliénés, est révoltante pour quiconque est encore pourvu de ce beau sentiment d’individualisme qui sombre chaque jour qui passe dans une plus grande désuétude.

L’individualiste, le solitaire, face à l’urbanisation aliénante de nos « métropoles crues modernes », ne saurait comme les autres accepter de se fondre dans la masse toujours croissante des citadins, des voitures, et des autoroutes à quatre-voies. S’il est intelligent, il se réfugiera dans une campagne point trop peuplée, où l’on puisse encore, comme du temps d’Horace, cultiver ses champs, ses vignes, et écrire des vers.

Il irait, à l’imitation du poète vaudois Gustave Roud, admirer les « paysages étrangement devenus notre propre chair » ; il verrait sa « mémoire déroulant le ruban des routes parcourues » ; il sublimerait son être solitaire par ces paysages demeurés seuls ; loin de la masse des citadins, loin de l’urbanisme tentaculaire de nos grandes villes, il nourrirait son âme de ces campagnes – de ces campagnes perdues.

Car pour combien de temps encore, la campagne existera t-elle ? L’urbanisation de notre siècle ne s’arrête jamais ; le dogme de la croissance fait qu’il y a toujours quelqu’horrible infrastructure à construire : il faut vendre plus de voitures : l’on fait un « abus atroce de cette hideuse et homicide machine, destructive des intelligences autant que des corps, qui fait nos délicieuses routes de France aussi dangereuses que les quais de l’Enfer » ; il faut construire plus de routes, et ce ne seront plus de ces « délicieuses routes de France » mais de ces autoroutes infernales qui sont un maudit royaume de vitesse, de pissotières et de club-sandwichs.

Un jour viendra même où sous prétexte d’urbanisation et de croissance les dernières campagnes disparaîtront sous les blocs de béton d’hypermarchés ignobles avec quadruple parking.

« Par nature, disait Léon Bloy, le Bourgeois est haïsseur et destructeur de paradis. Quand il aperçoit un beau domaine, son rêve est de couper les grands arbres, de tarir les sources, de tracer des rues, d’instaurer des boutiques et des urinoirs.  Il appelle cela monter une affaire »

L’urbanisation est bourgeoise. La croissance est bourgeoise. La campagne, dernière patrie de ceux que l’idéologie bourgeoise dégoûte, risque de devenir la proie de marchands de tapis à la recherche de nouveaux marchés.

Tintin est réactionnaire

 

On sait le vieil Hergé démodé, voire destiné à remplir les bibliothèques poussiéreuses des maisons de famille « vieille France » – comprendre un peu rances. Les exploits de Quick et Flupke ou les Aventures de Jo, Zette et Jocko ne sont plus connus que des initiés.

Reste Tintin, déclinaison à succès de Joseph Rouletabille. Le reporter du Petit Vingtième, éternellement jeune, ancien scout à la houppe d’or, a des airs de fils de bonne famille – il séjourne régulièrement au château de Moulinsart ; on ne lui connaît pas d’histoires de femmes et malgré les rumeurs qui courent sur sa prétendue homosexualité, on l’imagine fort mal dans une réunion de travestis ; Tintin n’est pas Saint Paul : il ne connaît pas les affres de la tentation, et encore moins l’aiguille dans la chair. Comme Jésus, il est sans tâche, immaculé ; il est plus sérieux que Milou, son fidèle fox-terrier, qui est toujours en quête d’un os à ronger et vendrait un royaume pour une viande de cheval.

Le problème, c’est que Tintin aussi est terriblement démodé. Voire réactionnaire. Il a des amitiés dangereuses ; il fréquente d’un peu trop près le Capitaine Haddock, version édulcorée de Cioran et de Léautaud accro au tabac et à l’alcool ; il se rend coupable de préférer, aux élucubrations post-modernes de nos chroniqueurs de télévision, au politiquement correct, et au vivre-ensemble, les mémorables insultes d’un fou d’héraldique qui aimait à rappeler qu’il était le descendant direct du Chevalier François de Hadoque dont il sentait parfois remonter en lui les « instincts belliqueux ».

On pardonnera au reporter du Petit Vingtième d’avoir préféré les insultes sensées d’un vieux réactionnaire incorrigible au politiquement correct insensé de nos progressistes autoproclamés. C’est que le vieil Haddock savait ce qu’il disait, et le répertoire de ses saillies devrait en impressionner plus d’un, tant il est riche d’enseignements :

  • « Analphabète diplômé » – le Capitaine Haddock était un grand visionnaire ; il savait déjà que les analphabètes diplômés seraient bientôt légions dans notre vieille Europe ; il avait lu ce que Baudelaire pensait des Belges, et surtout du système d’éducation belge : « pas de latin, pas de grec. Etudes professionnelles. Haine de la poésie. Education pour faire des ingénieurs ou des banquiers »1 ; il savait, comme Paul Valéry, que « le diplôme est l’ennemi mortel de la culture »2 ; il n’avait pas perdu tout son latin dans les eaux stygiennes des mers polyglottes, et ne se gênait pas pour insulter les gens à coups de « bibendum » – quand il ne les frappait pas à coups de bouteilles – et de « moratorium ».
  • « Enfonceur de portes ouvertes » – il n’aurait pas aimé les débats télévisés, ni plus que les diktats de nos « apprentis-dictateurs à la noix de coco ».
  • « Iconoclaste » – Il détestait les iconoclastes, ce qui aurait dû lui mettre à dos une bonne partie du monde religieux
  • « Technocrates » – Il n’aimait pas les « technocrates », qu’ils fussent ou non bruxellois
  • « Jeune chenapan » ; « jeune impertinent » – Comme tout réactionnaire qui se respecte, le capitaine Haddock n’aimait pas les jeunes.
  • « Apophtegme » – on l’imagine mal lire les Apophtegmes des Pères de l’Eglise – il serait plus branché SAS.
  • « Végétarien » – Il n’aimait pas les « végétariens » et n’aurait probablement pas aimé non plus les bouddhistes new age qui se promènent en trotinette dans le Marais ou à Saint-Germain des Prés.
  • « Topinambours » – Comme tous ceux qui ont connu la guerre, il détestait les topinambours.
  • « Terroristes » ; « Traîne-potence » ; « Trafiquants de chair humaine » – Il n’aimait pas les « terroristes », les « traîne-potence » et les « trafiquants de chair humaine » et ne les aurait pas laissé entrer au château de Moulinsart, même au nom du droit d’asile.
  • « Mussolini de Carnaval » – Il savait que les fascistes d’après le fascisme sont souvent – quand ce n’est pas toujours – des fascistes de carnaval.
  • « Bande de Ku-Klux-Klans » ; « Bougre de Méchant Blanc » ; « Négrier » – heureusement pour le salut de son âme de vieux bougre réactionnaire, il était parfois – voire souvent – antiraciste, ce qui devrait lui valoir les honneurs de notre beau pays. Mais c’est parce que des crétins, il savait bien qu’il y en a partout, lui qui maugréait sans cesse contre ces « crétins des Alpes, de l’Himalaya et des Balkans »

Voilà qui est bien dit. Il ne reste qu’à espérer que nous en apprendrons plus au Grand Palais, où le très-regretté Hergé expose en ce moment ses planches.

1 Charles Baudelaire, Mon Cœur mis à nu

2 Paul Valéry, Le bilan de l’intelligence (1935), in Variété, Œuvres, t. 1, Gallimard, Pléiade, p. 1076.

Le projet symboliste de Paul Gauguin : la leçon de Pont-Aven

La fin du XIXème siècle, au peintre et au poète, offrait bien peu de charme et de mystère : le positivisme scientifique, l’industrialisation, et la course à l’argent ne pouvaient aboutir qu’à un art aphone, incapable de remplir sa fonction de médium du monde des idées.

La peinture ne pouvait plus qu’aller de Charybde en Scylla : tantôt elle rivalisait d’exactitude pour préceller la photographie naissante, tantôt elle opposait à cet ennemi formidable sa propre méthode de décomposition de la lumière : l’impressionnisme.

Du rêve, du mystère, du hiératisme de l’art primitif, il ne restait semble t-il plus rien.

Les cathédrales n’étaient plus ce grand livre ouvert sur un monde supérieur ; les fidèles y entraient la tête baissée ; le Sens était perdu.

Seuls, les paysages primitifs de la Bretagne, ses chapelles de pierre brute, ses calvaires, ses costumes populaires, sa façon de vivre archaïque, donnaient encore l’impression d’un ordre absolu, d’une tradition vivante qui eût miraculeusement échappé au chaos.

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Lande et bruyère – Les Monts d’Arrée

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Calvaire de Tronoën

Le voyage vers les régions supérieures de l’esprit dont rêvaient certains peintres révoltés par l’esprit d’académie et par la vacuité de la vie moderne était rendu possible par l’existence – au coeur même du monde industrialisé – de cette région restée sauvage.

C’est à Pont-Aven, vers les années 1890, que la Pension Gloanec accueillit ceux qui allaient réclamer la mise à mort du trompe l’oeil et proclamer le droit au rêve.

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Peintres devant la Pension Gloanec – Musée de Pont-Aven

Japonisme, calvaires bretons, mais aussi figures de tapisseries et de vitraux, allaient fermenter leur art de primitifs.

Ainsi allèrent-ils inventer, ou plutôt donner un nouvel essor, au symbolisme.

Cézanne fut leur maître. Paul Gauguin sera leur chef de file. Sérusier, Séguin, de Hahn, Emile Bernard, Maurice Denis, et d’autres encore, suivront.

I – La conception du projet symboliste : la leçon de Pont-Aven

La leçon de Pont-Aven fut d’abord leçon de révolte.

Ce que voulaient Gauguin et ses suiveurs, c’était se défaire de leur éducation naturaliste et impressionniste pour revenir à ce qu’il leur semblait être l’ordre absolu : le symbolisme.

A) La destruction du dogme réaliste

Le substratum et le but dernier de l’art réaliste – qu’il fût naturaliste ou impressionniste – c’était la chose matérielle.

Comme les prisonniers de la Caverne de Platon qui croyaient voir le réel dans les figurines qui leur étaient présentées et restaient aveugles au monde des Idées, la peinture moderne se complaisait dans la contingence et avait oublié la fonction symbolique de l’art.

C’était à Gauguin et à ses suiveurs de démontrer le mensonge et la fausseté de l’art réaliste, pour mettre en lumière l’existence d’un art plus vrai : le symbolisme.

1 – Le mensonge naturaliste

Ils s’attaquèrent d’abord au naturalisme.

« Peindre des rêves est un jeu d’enfants et de femmes ; les hommes ont charge de peindre des réalités »

Ainsi parla Emile Zola dans l' »Évènement » du 11 mai 1866.

Il parla pour son époque : les grandes avancées scientifiques de cette fin de XIXème siècle avaient acculé le peintre à emprunter l’oeil du photographe.

« Le Dessin, c’est les emmanchements« , aimait à dire William Bouguereau, dévoilant ainsi sa recherche d’exactitude – exactitude anatomique et approche photographique des visages, comme dans son Dante et Virgile de 1850.

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Le tableau devait paraître une scène réelle, il devait être le trompe l’oeil de la réalité – c’était d’ailleurs un leitmotiv depuis l’apparition des académies de peinture au XVIème siècle.

Gauguin prisait peu l’académisme de gens comme Bouguereau : « Copier les maîtres ? Disait-il. Mais pourquoi les suivre ? Ils ne sont les maîtres que parce qu’ils n’ont suivi personne. » « Bouguereau ? Ajoutait-il à propos du peintre réaliste. Il a sué pour copier servilement l’aspect des choses, et pour obtenir un résultat où la photographie lui est bien supérieure.« 

Prétendre à une peinture photographique, c’était non seulement la mort de la création, mais encore un combat inégal : la technique photographique allait l’emporter – et ce n’était encore que de la technique.

La théorie naturaliste était donc fausse – car l’art n’est pas l’exactitude du rendu – et décadente – car la photographie lui faisait de plus en plus d’ombre.

C’est pourquoi Baudelaire dit de Manet qu’il fut le premier dans la décrépitude de son art.

2 – L’impressionnisme : un réalisme affiné

Il fallait donc chercher ailleurs, il fallait trouver la technique picturale qui pût reproduire le réel non point aussi exactement que la photographie, mais autrement.

Cet ailleurs, cette nouvelle technique picturale, ce fut l’impressionnisme, dont la technique originale de décomposition de la lumière était inaccessible à la photographie.

La technique était nouvelle, certes. Mais le but visé était le même : l’imitation de la matière. Pissaro et Monet, s’ils traduisaient la chose réelle autrement que Courbet, n’en traduisaient pas moins la chose réelle.

C’est pourquoi le critique d’art Albert Aurier – mort à un âge révoltant – écrivit jadis à propos de cette nouvelle technique de peinture: « Ce ne peut être qu’une variété du réalisme, un réalisme affiné, spiritualisé, dilettantisé, mais toujours le réalisme.« 

B) La création d’un nouvel ordre pictural

1 – Le symbolisme comme révolte contre l’ordre établi

La leçon de Pont-Aven fut donc une révolte contre la tendance majeure de l’art de l’époque : la tendance réaliste.

Cet art, dont l’unique visée était la représentation des extériorisées matérielles, avait certes produit des chefs d’oeuvres, mais ne permettait pas à l’artiste de jouer son rôle d’exprimeur des idées absolues.

Car l’imitation servile de la nature ne pouvait aboutir qu’au mensonge : elle ne montrait que l’aspect extérieur de l’objet ; elle était l’opinion platonicienne faite oeuvre d’art.

Il fallait dès lors que ce qu’on allait appeler le symbolisme fût la traduction d’un monde supérieur – le monde des idées platoniciennes – et qu’il obombrât le plus possible la caverne d’opinion et d’apparence des peintres réalistes.

Devenir les traducteurs du monde des idées, c’était mettre à jour l’essence de l’objet, c’était proclamer sa vérité métaphysique ; ce qui importait,  ce n’était plus l’objet en tant qu’objet, mais l’objet en tant qu’équivalent plastique de l’idée, l’objet en tant que signe de l’idée – comme s’il se fût agit de déchiffrer un obscur alphabet.

La croyance fondamentale du symbolisme était donc – par définition – la croyance au symbole.

Pour que ce projet vît le jour, la rupture avec le réalisme était inévitable. Mais, chose étonnante, le projet impliquait aussi – et surtout – de renouer avec la tradition.

2 – Le symbolisme comme retour aux sources de l’art

Maurice Denis parla, à propos de ceux qui se firent connaître sous le nom de symbolistes, de néo-traditionnistes.

Il signifiait par là quel leçon de Pont-Aven n’avait rien de révolutionnaire : si l’on faisait table rase du passé, c’était d’un passé récent – celui du réalisme et de l’impressionnisme décadent.

Mais c’est de toute une tradition de symboles que les peintres symbolistes tiraient leur nom.

L’art, longtemps, n’eut qu’une vocation décorative et symboliste : que l’on pense aux mosaïques byzantins, aux peintures égyptiennes, aux vitraux des cathédrales.

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Peinture funéraire représentant une scène de chasse aux oiseaux dans le marais (vers 1350 avant le Christ) provenant de la tombe de Nebamon, à Thèbes (British Museum, Londres)

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Mosaïque byzantine – Christ du XIIIe siècle

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Le troupeau de Job, vitrail provenant de la Sainte-Chapelle, 4e quart du 15e siècle – Paris, musée de Cluny – musée national du Moyen-Âge

Le rôle – ô combien éminent – de l’art symboliste a toujours été de donner aux hommes une interprétation du monde : la chose matérielle n’y était jamais vue en tant que chose mais en tant que signe, en tant que signe d’une idée. Les choses, écrivit le critique d’art Albert Aurier, sont pour l’artiste les lettres d’un immense alphabet qui lui seul sait épeler.

Ainsi en a t-il été de tout temps.

Le tympan roman, auguste et sévère, fut bien souvent d’un symbolisme de crimes et de châtiments. « C’est que le livre architectural, dira Victor Hugo, appartenait encore au sacerdoce, à la religion, à Rome. »

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Tympan de la parousie, portail sud de l’abbatiale Saint-Pierre de Beaulieu-sur-Dordogne (Corrèze)  – Vers 1135

Ainsi l’église romane, comme la maçonnerie égyptienne, ouvrait-elle vers un monde de prêtres. La phénicienne sentait le marchand, la grecque la république et la gothique le bourgeois.

Mêmement, pourrait-on dire, des fresques de Vittore Carpaccio, qu’elles sentaient le romanesque et l’héroïsme : c’est Saint-Georges terrassant le dragon dans un monde irréel et fantasque, où la beauté des formes et des couleurs s’allient au symbole.

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Saint-Georges terrassant le Dragon – Vittore Carpaccio -Scuola di San Giorgio degli Schiavoni – Venise – 1502

Et l’on pourrait beaucoup gloser sur ce que « signifient » la tapisserie de la Dame à la Licorne, les vitraux de la Saint Chapelle, et jusqu’aux calvaires bretons dont Gauguin sentait la force du symbole.

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L’une des six pièces de la tapisserie dite de La Dame à la licorne – Symbolise le toucher – Début du XVIe siècle – Musée national du Moyen Âge de l’hôtel de Cluny

Grâce au symbolisme, la matière devient expressive, la chair se fait Verbe, et les sensations vulgaires sont travesties en icônes sacrées.

Baudelaire le savait bien, lui qui disait :

« Heureux celui qui peut d’une aile vigoureuse

S’élancer vers les champs lumineux et sereins !

Celui dont les pensers, comme des alouettes, 

Vers les cieux le matin prennent un libre essor,

– Qui plane sur la vie et comprend sans effort

Le langage des fleurs et des choses muettes !« 

II – La réalisation du projet symboliste par Paul Sérusier : la « ramasseuse de fougères » ou « Solitude » (vers 1890)

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La « Ramasseuse de fougères » ou « Solitude » de Paul Sérusier (1864-1927)- Peint entre 1890 et 1892 – Musée des Beaux-Arts de Rennes

La « Ramasseuse de fougères » – ou « Solitude » de Paul Sérusier est parmi les plus belles créations du projet symboliste de l’école de Pont-Aven.

Ce n’est pas simple copie d’après nature que cette toile : les spectateurs avertis reconnaîtront certes les rochers arrondis de Huelgoat et le béguin noué au cou de la paysanne bretonne. Mais ici point de pittoresque : le peintre cherche pas à détailler le costume, ni à accuser le relief de la nature.

De cette nature accablante où l’homme n’a pas sa place, de ces fortes pentes, de ces blocs rocheux, de ces arbres serrés, nous ne voyons que les formes, simplifiées à l’extrême : paysage étrange aux airs d’estampe japonaise – il n’est qu’à voir la « Sotoba Komachi » de Harunobu et ses arbres coupés, ses troncs faisant office de cadre, son absence de ciel.

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Susuki Harunobu – Sotoba Komachi – 1766 – British Museum

C’est dire – ou plutôt voir – quelle belle pensée l’on peut exprimer avec des formes et des couleurs ! Tout n’est ici que rimes plastiques : le bleu du tablier et le bleu des roches, les bruns sombres de la robe et des frondaisons, le roux des cheveux et de la masse minérale. Comme tout cela se confond, quelle subtile harmonie !

De cet accord total avec la nature accablante qui l’enserre, nous exprimons l’âme – ô combien primitive – de la jeune paysanne ; de cet alphabet de symboles qu’est le chromatisme du peintre, nous déchiffrons l’attachement irrémédiable de l’être à la terre qui l’a vu naître et qui le retient prisonnier.

A le voir, il semble que l’on vienne troubler le silence d’un être très frustre, très proche d’une nature où la pierre oppressante suggère durée et éternité dans le chaos originel.

Il sourd de son visage un accord profond avec les teintes froides du décor. Comme s’il y avait, entremettre, les formes et les couleurs de la nature profonde, un langage connu d’eux seuls, une correspondance secrète : le symbole, sans doute – et qui ne se laisse pas aisément déchiffrer.

C’est, là encore, Baudelaire qui en parle le mieux :

« La nature est un temple où de vivants piliers

Laissent parfois sortir de confuses paroles.

L’homme y passe à travers des forêts de symboles

Qui l’observent avec des regards familiers »

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L’Incantation ou Le Bois sacré (1891) de Paul Sérusier (1864-1927)- Musée des Beaux-arts de Quimper

 

Les pommes de Cézanne retrouvées chez Tintoret

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Paul Cézanne – Pommes et biscuits (Musée de l’Orangerie) – Vers 1879-1880

Pourquoi les pommes de Cézanne sont-elles si incomparables ? Parce que, par la beauté de leur ligne, par leur suite luxueuse de couleurs –  or, rouge, ocre -, elles s’adressent à l’esprit plus qu’aux sens et s’étrangent du monde matériel – comme les natures mortes de Chardin révèlent la beauté de choses que souvent, nous appelons contingences.

Incomparables, ces pommes de Cézanne ? L’on a pourtant découvert en 1905 à la Scuola de Saint Roch, à Venise, un morceau de frise du Tintoret où figuraient des pommes peintes en or pâle et rouge vif sur un fond de feuilles vert Véronèse.

Curieuse coïncidence : de même que les pommes de Cézanne, les pommes du Tintoret n’étaient que couleurs.

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Le Tintoret (1518-1594) – Les trois pommes – Scuola di San Rocco – Venise

Oserait-on dire que le Tintoret, comme plus tard  Cézanne, avait déjà capturé l’essence divine de la pomme, et que symbolisent ces deux couleurs – l’or pâle et le rouge vif ? Deux couleurs, du reste, déjà fort bien travaillées chez Chardin, le maître de Cézanne.

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Jean Siméon Chardin (1699 – 1779)- Trois pommes d’api, deux châtaignes, une écuelle et un gobelet d’argent – Musée du Louvre

Il n’est nullement excessif, à voir ces alignements de couleurs à travers le temps, de parler de divinité : Philippe Jaccottet, poète vaudois installé à Grignan, avait avoué jadis que son travail poétique consistait à recueillir des morceaux de Paradis, éparpillés à travers le monde.

C’est dire que, de même que les pommes du Tintoret, de Chardin et de Cézanne, la beauté d’un champ de pommiers à l’arrivée du Printemps, le bleu très pur d’un ciel de Poussin, les estampes japonaises et les Nymphéas de Monet semblent obéir à un même ordre, qui serait l’ordre – divin – du monde.

C’est considérer que l’essence de l’art – l’essence de tout art –  est déjà dans la création et que l’artiste n’a plus qu’à l’exprimer.

Les couleurs, très présentes dans la nature seraient alors ce qu’il nous échoit de retranscrire, que ce soit par la peinture – c’est la transcription la plus primitive et la plus belle qui soit -, par la musique – Sibelius serait un bleu émeraude et Bach un rouge Carpaccio -, ou encore par la poésie –  Baudelaire serait rouge et noir, Gérard de Nerval d’or, de brun, et de rouge comme les forêts automnales, tandis que l’auteur d’Obermann serait profondément bleu et blanc, comme Sibelius, et comme les Alpes.

 

« D’où m’est venu ce persistant amour pour les grandes fermes solitaires perdues dans leurs vergers et leurs prairies, univers clos, les seuls lieux du monde où les dimanches aient encore le goût des vrais dimanches, où l’on puisse trouver parfois cette chose de plus en plus retirée à l’homme : le repos ? D’une enfance passée dans l’une de ces demeures ? Peut-être. Je ne sais, comme j’ignore aussi d’où naît mon bonheur à vivre quelques heures dans un de ces moulins qu’on découvre encore çà et là dans nos campagnes, au repli d’une rivière ou d’un ruisseau. Ils ont une roue (ou ne l’ont plus) de jour en jour plus moussue et sommeillent près de leur écluse où viennent l’été les dragons baigner leurs chevaux nus. On y fait un peu de farine (pas beaucoup), on y broie des fruits d’automne, on y presse des pavots et des noix, on y bat parfois la moisson. Il y a beaucoup d’oiseaux dans les saules et les aulnes et des pêcheurs souvent sur la rive, jamais las de prendre en vain patience. Lieux aussi où habite le repos. Est-ce que le drame y pourrait naître ? »

Gustave Roud (1897-1976), Campagnes perdues (Lausanne, Bibliothèque des Arts, 1972)

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Ecrits de Gustave Roud, 3 volumes – Amazon

Air de la solitude et autres écrits – Amazon

Les grandes fermes solitaires : de Paul Sérusier à Gustave Roud

Jean Maurens, La Dépêche du Midi

« Tout est menace, tout est risque, tout est péril. Il n’y a pas que le vin rouge qui échauffe les dangers roulants et qui met les réflexes en danger. Le corps et l’esprit du conducteur sécrètent tant d’élixirs secrets, d’alchimie nerveuse, de toquades et foucades, de manies et lubies, de bêtises et sottises, d’excitations mentales et d’impatiences sauvages…

Toutes ces causes produisent les mêmes effets. Quel œil magique pourrait déceler et contrôler tout ça ?

Voilà pourquoi chaque jour apporte son paquet de décrets nouveaux et sa fournée de règlements supplémentaires. Toute route, demain, sera une espèce de couloir garni sur ses flancs de panoplies vérificatrices, avec d’innombrables stations radars, une armée de laborantins et, à chaque kilomètre ou péage, l’obligation de démontrer dans un bassin, une cuvette ou haricot, que vous êtes en parfaite santé, équilibre optimum, forme superbe.

Cet appareillage sera, bien sûr, à géométrie variable, et à complexification croissante puisqu’il devra « couvrir » absolument tout, c’est-à-dire non seulement prouver que votre haleine est fraîche – ce qui est l’enfance de l’art – mais assurer le contrôle, la révision et le bilan à la fois de votre machine physiologique, de vos angoisses métaphysiques et de votre véhicule mécanique.

Tout passera à la moulinette, l’influx du vent d’autan sur vos terminaisons nerveuses, le diabète aussi sournois qu’un anticyclone des Açores, la rage de dents qui fait perdre les pédales mais aussi les pieds plats, les nerfs usés, l’estomac pléthorique, le croupion échauffé, l’articulation craquante, l’évasion onirique, la nostalgie amoureuse, le rhumatisme aigu, l’envie de pisser, la crampe du zygomatique, l’œil vague, l’omoplate lasse.

Bref, le règne de Knock. Et dans le cœur de chaque automobiliste, le désespoir de l’Aiglon, se plaignant que dans le parc où il faisait sa promenade quotidienne, il y avait « un œil sous chaque feuille ». Il ajoutait, désabusé : « Je ne suis pas prisonnier, mais… »

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