Tintin est réactionnaire

 

On sait le vieil Hergé démodé, voire destiné à remplir les bibliothèques poussiéreuses des maisons de famille « vieille France » – comprendre un peu rances. Les exploits de Quick et Flupke ou les Aventures de Jo, Zette et Jocko ne sont plus connus que des initiés.

Reste Tintin, déclinaison à succès de Joseph Rouletabille. Le reporter du Petit Vingtième, éternellement jeune, ancien scout à la houppe d’or, a des airs de fils de bonne famille – il séjourne régulièrement au château de Moulinsart ; on ne lui connaît pas d’histoires de femmes et malgré les rumeurs qui courent sur sa prétendue homosexualité, on l’imagine fort mal dans une réunion de travestis ; Tintin n’est pas Saint Paul : il ne connaît pas les affres de la tentation, et encore moins l’aiguille dans la chair. Comme Jésus, il est sans tâche, immaculé ; il est plus sérieux que Milou, son fidèle fox-terrier, qui est toujours en quête d’un os à ronger et vendrait un royaume pour une viande de cheval.

Le problème, c’est que Tintin aussi est terriblement démodé. Voire réactionnaire. Il a des amitiés dangereuses ; il fréquente d’un peu trop près le Capitaine Haddock, version édulcorée de Cioran et de Léautaud accro au tabac et à l’alcool ; il se rend coupable de préférer, aux élucubrations post-modernes de nos chroniqueurs de télévision, au politiquement correct, et au vivre-ensemble, les mémorables insultes d’un fou d’héraldique qui aimait à rappeler qu’il était le descendant direct du Chevalier François de Hadoque dont il sentait parfois remonter en lui les « instincts belliqueux ».

On pardonnera au reporter du Petit Vingtième d’avoir préféré les insultes sensées d’un vieux réactionnaire incorrigible au politiquement correct insensé de nos progressistes autoproclamés. C’est que le vieil Haddock savait ce qu’il disait, et le répertoire de ses saillies devrait en impressionner plus d’un, tant il est riche d’enseignements :

  • « Analphabète diplômé » – le Capitaine Haddock était un grand visionnaire ; il savait déjà que les analphabètes diplômés seraient bientôt légions dans notre vieille Europe ; il avait lu ce que Baudelaire pensait des Belges, et surtout du système d’éducation belge : « pas de latin, pas de grec. Etudes professionnelles. Haine de la poésie. Education pour faire des ingénieurs ou des banquiers »1 ; il savait, comme Paul Valéry, que « le diplôme est l’ennemi mortel de la culture »2 ; il n’avait pas perdu tout son latin dans les eaux stygiennes des mers polyglottes, et ne se gênait pas pour insulter les gens à coups de « bibendum » – quand il ne les frappait pas à coups de bouteilles – et de « moratorium ».
  • « Enfonceur de portes ouvertes » – il n’aurait pas aimé les débats télévisés, ni plus que les diktats de nos « apprentis-dictateurs à la noix de coco ».
  • « Iconoclaste » – Il détestait les iconoclastes, ce qui aurait dû lui mettre à dos une bonne partie du monde religieux
  • « Technocrates » – Il n’aimait pas les « technocrates », qu’ils fussent ou non bruxellois
  • « Jeune chenapan » ; « jeune impertinent » – Comme tout réactionnaire qui se respecte, le capitaine Haddock n’aimait pas les jeunes.
  • « Apophtegme » – on l’imagine mal lire les Apophtegmes des Pères de l’Eglise – il serait plus branché SAS.
  • « Végétarien » – Il n’aimait pas les « végétariens » et n’aurait probablement pas aimé non plus les bouddhistes new age qui se promènent en trotinette dans le Marais ou à Saint-Germain des Prés.
  • « Topinambours » – Comme tous ceux qui ont connu la guerre, il détestait les topinambours.
  • « Terroristes » ; « Traîne-potence » ; « Trafiquants de chair humaine » – Il n’aimait pas les « terroristes », les « traîne-potence » et les « trafiquants de chair humaine » et ne les aurait pas laissé entrer au château de Moulinsart, même au nom du droit d’asile.
  • « Mussolini de Carnaval » – Il savait que les fascistes d’après le fascisme sont souvent – quand ce n’est pas toujours – des fascistes de carnaval.
  • « Bande de Ku-Klux-Klans » ; « Bougre de Méchant Blanc » ; « Négrier » – heureusement pour le salut de son âme de vieux bougre réactionnaire, il était parfois – voire souvent – antiraciste, ce qui devrait lui valoir les honneurs de notre beau pays. Mais c’est parce que des crétins, il savait bien qu’il y en a partout, lui qui maugréait sans cesse contre ces « crétins des Alpes, de l’Himalaya et des Balkans »

Voilà qui est bien dit. Il ne reste qu’à espérer que nous en apprendrons plus au Grand Palais, où le très-regretté Hergé expose en ce moment ses planches.

1 Charles Baudelaire, Mon Cœur mis à nu

2 Paul Valéry, Le bilan de l’intelligence (1935), in Variété, Œuvres, t. 1, Gallimard, Pléiade, p. 1076.

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