Voyage dans les oeuvres de Camille Corot, Gérard de Nerval et Alain-Fournier

 

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Camille Corot, l’église de Marissel (près de Beauvais) – 1866 – Musée du Louvre

C’est un chemin sylvestre au sortir de l’hiver ; de longs fûts noirs s’élancent vers un ciel bleu de Chine où les nuages s’amoncellent. Dans la flaque d’eau croupie d’après les pluies de mars, une lumière obscure rayonne d’or pâle entre deux rubans d’écorce verte ; une paysanne en coiffe déverse l’encre de sa robe sur la rive brune, et remplit une aiguière. Trois promeneurs au loin – dont un jeune enfant – reviennent de l’église de Marissel où l’on avait dit la messe du soir : derrière eux se déploie toute l’architecture romantique de tourelles et de pierres roses que les frênes n’offusquent point : c’est, avant l’heure, le château du Grand Meaulnes.

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Camille Corot – Velleda – 1865 – Musée du Louvre

Et la jeune Velleda à la robe d’un gris de pierre moussue, dont le regard sombre dans des pensées mélancoliques – elle lisait tantôt un très-vieux livre au milieu de minces troncs à la ramure d’un vert bleuissant -, ne serait-ce pas déjà l’Yvonne de Galais déplorant la perte d’Augustin Meaulnes ?

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Camille Corot – Moine lisant – 1840 – Musée du Louvre

Trop de songeries la rendront  folle ; mieux vaut méditer les sentences très-sages d’une vieille Bible, comme ce vieux moine qui marche d’un pas lent dans le lit asséché d’un rû  : c’est là une méditation sérieuse et grave, assurément, mais point si triste que celle de la châtelaine pierreuse que d’amères pensées divertissent de la lecture et – sans doute – de la vie.

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Camille Corot – Souvenir de Mortefontaine – 1864 – Musée du Louvre

C’est au bord d’un étang cerné de brumes, tôt le matin l’on suppose – peut-être par une de ces matinées d’octobre qui ne voient que tardivement percer un soleil faible. Se dessinent trois jeunes paysannes – l’une plus élancée que les autres, vêtue d’une robe où un rouge vif se mêle au rose saumon, puis une autre encore enfant, et enfin la dernière qui assemble dans un panier d’osier les fleurs roses et rouges que l’aînée recueille sur un arbre à gui. A dextre, un grand arbre noueux et feuillu obstrue l’étang, laissant à peine deviner une autre haie d’arbres sur la rive d’en face ; à senestre la vue sur l’étang est plus dégagée, et l’on aperçoit un ciel d’un bleu de Chine encore laiteux, avec des coteaux embrumés au loin : c’est un jeu de lumières pâles dans l’eau froide et terne : c’est près de Senlis, dans le pays de Gérard de Nerval.

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Camille Corot – Une soirée, batelier amarré à la rive – 1855 – Musée du Louvre

La promenade mène encore sur la rive d’un étang – serait-ce encore celui de Mortefontaine ? -, et s’auréole de ce ciel d’un bleu de Chine parsemé de nuages qui se colorent de rose pâle ; au loin les coteaux se dessinent cette fois très-clairement. Le batelier, dans sa belle pirogue de bois, regarde au loin : il est cerné de toutes parts par les joncs marins et par cette rive rocailleuse où de minces frênes se déploient ; à sa dextre une vache se fond comme lui derrière les joncs, au-delà la rive s’assombrit aux ombres grandissantes d’arbres à la ramure verte et noire, et à l’orée de ce qui semble être un bois l’on devine un sentier, inexorablement noir – herbe noire, ramure noire ; une paysanne descend du sentier ombreux vers l’étang encore vaguement éclairé par la lumière déclinante – sa robe est tulipe noire.

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Camille Corot – La dame en bleu – 1874 – Musée du Louvre

Cette paysanne à la robe obscure, ce n’était certes pas la dame en bleu, la lady à l’éventail – trop peu paysanne, trop japonaise de salon, pour cela, la lady en bleu sait que derrière elle les paysages romanesques d’étangs ombreux et de forêts n’hantent que la muraille, mais point ses pensées qu’occupe plutôt l’amer souvenir de quelque amant ou une déception d’après la fête. Quel bonheur, à cette vue de femme de théâtre, de se ressouvenir de la vie rustique des jeunes paysannes de Mortefontaine – qui ressemblaient aux paysannes nervaliennes du bal de Loisy -, et du batelier de l’étang – c’est le souvenir de la Sylvie nervalienne après que s’est dévoilé la fausseté de la fée du théâtre du petit parisien.

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Camille Corot, l’église de Marissel (près de Beauvais) – 1866 – Musée du Louvre

Et par-delà les paysannes éternelles de Corot, la jeune paysanne nervalienne – Sylvie – trouve une mystérieuse correspondance – toujours sur fond de ciel bleu de Chine et de ramure – en la Zingara au tambour de basque : la jeune paysanne musicienne aux mains fraiches et délicates tient – négligemment – un tambourin ; elle est presque virgilienne avec sa toge d’un blanc écru qui laisse ses beaux bras et son cou nus, et sa large jupe rose pâle qui semble n’avoir pas de fin ; à ses cheveux – délicatement remontés sur sa nuque – sont accrochées quelques branches de gui. Nul rouge artificiel sur son visage de rose ; seules quelques fleurs rouges qui croissent près d’elle rappellent la femme de théâtre – car elle a bien un tambourin ! – sans offusquer chez elle la paysanne quasi-virgilienne, ni plus que la nervalienne. Cependant, observez-donc son beau regard : n’est-il pas trop mélancolique et profond pour que l’on puisse la comparer avec certitude à la paysanne nervalienne, à Sylvie, à cette joyeuse dentellière qui court par devers champs ? Ne faudrait-il pas plutôt qu’elle trouvât sa correspondance chez Adrienne, la châtelaine nervalienne ? Si cela pouvait être, il faudrait se ressouvenir du caractère très-étrange de la jeune Adrienne, de cette châtelaine-paysanne qui faisait aussi du théâtre – car elle avait une belle voix et vivait au milieu des bois et des étangs : de même que la Zingara de Corot, l’Adrienne nervalienne était triste – car les murailles du moustier de Saint B. se rapprochaient dangereusement. Et peut-être est-ce aussi l’ébauche d’un moustier que cette tâche bleuâtre à l’horizon du tableau de Corot.

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Camille Corot – Florence, vue prise des jardins Boboli – vers 1835 – Musée du Louvre

A Florence, point de réminiscences anachroniques de Gérard de Nerval ou d’Alain-Fournier. Là-bas, c’est plutôt la riante Italie de juin, c’est plutôt la péninsule virgilienne avec ses ciels d’un bleu doré et ses bergers au chalumeau – ce sont, somme toute, les Bucoliques – il n’est ici nulle mélancolie et dans le jardin Boboli, des moines en robes couleur de chêne sombre conversent allègrement. Au-delà, c’est Florence, et ses palais, ses tours, ses dômes, ses hautes collines ; un cyprès qui s’élève au-dessus des moines ne semble pas même leur promettre la mort menaçante ; l’ombre et la lumière éclairent la terre de façon si géométrique qu’il semble que l’on soit devant un véritable échiquier ; il n’est point ici d’ombres noires, et la « tâche d’or que l’ombre n’abolirait plus » – que le poète vaudois Gustave Roud aura cherchée toute sa vie – n’a pas à être attendue avec angoisse : il y a vraiment, dans les jardins Boboli peints par Corot, une permanence de la lumière, de la vie, et de l’éternité : c’est pourquoi les moines y conversent avec tant de grâce ; c’est pourquoi la parole y est si facile est l’échange partout favorisé.

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Camille Corot – Tivoli, les jardins de la villa d’Este – Musée du Louvre

Même les cyprès les plus sombres des jardins de la villa d’Este, à Tivoli, ne semblent pas troubler la tranquillité du jeune italien aux cheveux sombres qui s’est assis sur la muraille : il porte un drôle de petit chapeau pour se garer de la lumière du soleil qui, dans ce pays virgilien, envahit tout.

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