Un goûter avec Le Sidaner

le-gouter-sous-bois-gerberoy-by-henri-le-sidaner2151212

Le goûter sous bois, Gerberoy. Henri Le Sidaner – 1925

Vers cinq heures, deux jeunes gens en habits anciens s’engouffrèrent dans un bois de frênes charbonneux et verts avec un panier d’osier bleuissant empli de fruits – pêches, raisins – et de vin du pays. La lumière des après-midi d’arrière-été transperçait la ramure et enluminait l’allée de tâches d’or et de mauve, comme si l’on eût été dans quelque cathédrale encore polychrome où les vitraux eussent été peints de couleurs glauques.

C’est avec un silence religieux que la jeune fille au grand chapeau blanc enrubanné de jaune marcha dans l’allée, un bouquet de fraîches roses à la main, imprimant à chacun de ses pas la solennité d’une fête de communion ou de mariage, tandis que son compagnon, tête nue, lui faisait des taquineries, et parfois, quelques méchancetés.

Puis une grande nappe blanche fut sortie du panier et s’en vint couvrir l’allée de couleurs plus pâles, moins compliquées : il y avait, sur le blanc nacré de la nappe de campagne, une miche de pain jaune et blanc – de ces pains que l’on faisait autrefois dans les villages, et qui craquaient sous la dent, une coupole bleue et verte où trois belles pêches reposaient, des grappes de gros raisins d’un vert bleuissant, deux assiettes de porcelaine blanche aux motifs d’un bleu nuit, et deux bouteilles de vin qui étaient dans les mêmes tons que le fût près duquel on avait déposé le goûter.

Les deux jeunes gens écoutèrent un temps – et l’évidence de la vanité de leurs paroles leur faisait garder silence – le suroît d’août passer à travers la ramure : ils l’entendirent venir de loin, frémir encore, et mûrir lentement, avec une lenteur maîtrisée, jusqu’à ce que sous l’arceau de frênes il se fît pleinement musique, splendide et sonore comme une symphonie.

Six heures furent alors sonnées au clocher du lointain village : ils versèrent dans les verres un vin couleur de cuivre, et grappillèrent le raisin ; le jeune garçon, échauffé par le vin, fit grand usage de bons mots, de logorrhées satisfaites, de gestes d’orateurs : ce fut l’une de ces causeries d’été où les paroles, dévêtues de la gravité des causeries automnales, sont comme ces sonorités très claires qui se distinguent avec pureté puis disparaissent dans l’éternel silence du monde et des hommes.

Enfin s’éloignèrent-ils, laissant le clocher énumérer les heures et les tâches de soleil se mouvoir. Il n’y eût plus personne dans la mince allée de frênes, encore habitée toutefois par les reliques d’un goûter aux arrières-goûts sylvestres.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s