Capitalisme ou mutualisme ?

J’entends d’ici la plupart des hommes, séduits par une folle avidité : « On en a jamais assez, disent-ils, puisque l’on est estimé qu’à proportion de son avoir ». Que faire à ses insensés ? Interrogeait Horace dans une admirable satire. Les moeurs n’ont pas bien changées depuis le siècle d’Auguste.

Aujourd’hui encore, la soif de l’or excite les foules, fait courir les avocats, divise les familles, et il semble que les temps soient bien loin de nous où cette soif pourra être étanchée. L’accumulation des richesses ou la prodigalité. C’est l’unique question. Au dix-neuvième siècle, l’on dira plutôt : capitalisme ou mutualisme ? Le règne du profit ou bien celui de la gratuité ?

C’est l’éternel débat : il y a ceux qui voudraient que les entreprises pussent disposer à leur gré des bénéfices engendrés par leur activité – ce sont les capitalistes, que le profit ne choque point – et il y a ceux qui souhaiteraient que ces bénéfices fussent redistribués à tous les employés – autrement dit, qu’il n’y eût pas à proprement parler de bénéfices – ce sont les mutualistes.

La question est vaste, et implique de retourner aux sources du commerce. Le commerce, activité fort ancienne, ne s’est jamais pratiqué que par appât du gain ; ce que recherche avant tout le commerçant, c’est le profit, c’est l’accumulation des richesses.

Aristote et toute la scolastique aristotélicienne eurent beau vanter les mérites de l’homme primitif, qui vivait frugalement d’une économie domestique, rien n’y fit : l’art de la richesse, dès la Renaissance, trouva ses lettres de noblesse.

Victoire qui n’empêcha point les vaincus de se relever, tant il est vrai que « avoir perdu une bataille, ce n’est pas avoir perdu la guerre ». Et Charles Fourier, et Pierre-Joseph Proudhon, d’entrevoir alors un monde où la gratuité serait le maître mot.

I – Le capitalisme

Un système d’accumulation des richesses longtemps condamné par la pensée chrétienne

L’avarice, la dissipation, l’usure et la charité

L’accumulation des richesses, et son pendant, la dissipation des richesses, furent de tous temps dénoncés comme des vices par les plus grands auteurs : Horace, dans ses satires, se gaussait déjà de l’avare vivant comme un pauvre au milieu de ses trésors et des jeunes gens qui, pour ne pas tomber dans le même tort, dissipaient tout ; Dante mit dans le quatrième cercle de l’Enfer les avares comme les prodigues. Caton L’Ancien, à qui lui demandait « quid est foenerare ? », avait répondu « Quid est occidere ? », signifiant par là que prêter son argent à usure – dans le sens atténué d’intérêt-, c’était comme de tuer un homme. « Quaestuosa segnicia ! » (paresse lucrative !), dira à son tour Pline L’Ancien, pour qualifier ce commerce sans travail, ce gain sans effort.

Mais, chose singulière ! Plutarque nous apprend, dans « Les vies parallèles des hommes illustres », que le vieux Caton était avide d’argent, pratiquait souvent l’usure, et qu’il déclara, aux pieds de son lit de mort : « Que l’homme admirable, l’homme divin et digne d’une gloire immortelle, est celui qui, en mourant, fait voir dans ses livres de comptes qu’il a acquis plus de biens qu’il n’en a hérité de ses pères »

Point de philosophe qui ne fût plus véhément que Sénèque pour condamner en l’usure la passion de s’enrichir ? Voire ! L’usure n’était-elle pas largement pratiquée dans la société romaine ? Tacite ne nous apprend t-il pas que la célèbre Loi des XII Tables avait fixé le taux de l’usure ?

Charles de Montesquieu, dans l’ « Esprit des Lois », rappelle que l’usure était largement pratiquée par les Romains, et n’est pas si sévère que les plus grands d’entre eux à l’égard de ce parangon de l’accumulation des richesses. S’il convient que « c’est une action très-bonne de prêter à un autre son argent sans intérêt », il sent que « ce ne peut être qu’un conseil de religion, et non une loi civile ».

Qui ne voit pas, en effet, que sans l’intérêt le commerce ne pourrait se faire ? Quel négociant, s’il ne pouvait mettre du prix à son argent, ne le garderait pas dans ses coffres ?

Que l’intérêt, considéré plus largement comme profit, soit de l’essence de toutes les sociétés commerciales, cela ne date point d’hier : naguère encore, Edouard Cuq

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Edouard Cuq (1850- 1934) fut un jurisconsulte, professeur de droit romain à Bordeaux, très érudit en matière d’institutions antiques, qui s’attacha toute sa vie à réconcilier le droit et l’histoire. Il nous a laissé des « Etudes sur le droit babylonien, les lois assyriennes et les lois hittiques » (1929) dont nous reproduisons un extrait pouvant aisément convaincre que l’accumulation des capitaux n’est point une idée moderne, puisqu’elle avait déjà germée dans les cerveaux de la très haute antiquité.

écrivait pour les babyloniens « l’argent comme le blé était l’instrument du commerce ». Or, ajoutait-il, l’essence du commerce étant l’accroissement des capitaux, il ne fallait pas que l’argent ou le blé fussent considérés comme de simples instruments d’échanges : il fallait qu’il pussent s’accroître d’eux mêmes, par le truchement de l’intérêt – si l’on prêtait de l’argent ou du blé, il fallait que l’emprunteur rendît plus que la quantité prêtée, ce qui permettait au prêteur d’accroitre son capital. C’est pourquoi, ajoutait Edouard Cuq, « le prêt à intérêt a été très anciennement usité en Chaldée, non seulement à l’époque de Hammurabi, mais même dans la période antérieure »

De tous temps, le prêt à intérêt, plus largement entendu comme profit – et les babyloniens ne différenciaient pas l’intérêt du profit – sut donc se rendre indispensable au commerce.

Dans l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert, l’usure est assimilée à ce que nous appelons aujourd’hui l’intérêt – l’usure n’étant plus pour nous que l’abus de l’intérêt. L’on y explique que « l’on prête et l’on emprunte dans la vue très-louable d’une utilité réciproque » . L’argent doit être, comme autrefois chez les babyloniens, susceptible de louage, et « en fait de négociation, ce qui est réciproquement utile, est nécessairement équitable. Proscrire l’usure au motif que le prêt n’est pas inventé pour le profit de celui qui prête, mais pour l’usage de celui qui emprunte, c’est une absurdité ! » Puisque c’est l’esprit d’intérêt – l’espoir du gain ! – qui fait agir les hommes, où trouvera t-on l’homme bienveillant prêt à prêter son argent pendant une période de temps sans rien en attendre en retour ? Où trouvera t-on l’avocat bienveillant qui accepterait de plaider gratuitement ? Où trouvera t-on, enfin, l’assureur qui accepterait de couvrir un risque sans pouvoir y trouver lui-même son intérêt ? Il est clair que si le profit de tous ces acteurs est légitime, c’est parce qu’il est l’honnête rétribution de la solution qu’ils apportent à un besoin social : le besoin d’argent immédiat, le besoin d’être défendu, le besoin d’être garanti contre l’insécurité. Et tous ces besoins, s’ils veulent être remplis, n’ont t-ils pas un prix ? L’accumulation des richesses, que ce soient les richesses du banquier, de l’avocat, ou bien encore de l’assureur, n’a donc rien que de très juste : les uns ont reçu plus de temps, plus d’assurance devant les lois, plus de sécurité, et les autres ont reçu en échange une somme d’argent suffisante à la réalisation du profit sans lequel l’échange n’eût eut, pour eux, aucun intérêt.

Mais malgré l’évidence – l’homme est un être intéressé, il ne fait rien gratuitement -, l’Eglise Catholique, toute imprégnée de scolastique aristotélicienne, persistait à croire avec acharnement au désintéressement, à l’amour du prochain, qui seuls devaient permettre le règne de la gratuité, du don, et de l’humilité, autant de vertus chrétiennes qui préparaient à un monde où accumuler les richesses serait égoïsme, vanité, et attachement par trop suspect aux biens de ce monde.

Le capitulaire des missi dominici promulgué à Nimègue

Au vieux temps de Charlemagne, les impératifs du commerce n’étaient pas si forts, et la règle était celle de l’interdiction absolue du prêt à intérêt, selon le verset tiré de l’Exode : «Si tu prêtes de l’argent à quelqu’un de mon peuple, tu n’exigeras pas de lui d’intérêt » Par ce capitulaire, Charlemagne prohiba l’usure – autrement dit le prêt à intérêt ; selon le texte, « Il y a une usure quand on réclame plus qu’on a donné : par exemple si on a donné un muid de froment et si on réclame en retour quelque chose de plus » ; « le prêt est juste lorsqu’on ne réclame que ce qu’on a fourni » (Legum sectio II, In Capitularia regum Francorum).

Ce qui se trame ici, ce n’est point seulement l’interdiction du prêt à intérêt, mais l’interdiction plus générale de l’idée même de profit – ce qui est condamné par l’Eglise Catholique, c’est l’esprit commercial, c’est le fait que le profit ne soit là que pour servir à l’enrichissement personnel au détriment de la communauté des Chrétiens.

Aristote et ses sectateurs, les moines scolastiques

L’Eglise Catholique moyenâgeuse avait dans la Bible une source suffisante à l’irrigation de sa condamnation de la cupidité.

Il n’est qu’à citer qu’un verset pour s’en convaincre : « Gardez-vous attentivement de toute cupidité ; car, même dans l’abondance, la vie d’un homme ne dépend pas de ce qu’il possède. Il en est ainsi de celui qui accumule des trésors pour lui-même, et qui n’est pas riche pour Dieu » (Luc 12:15, 21).

Mais vers le treizième siècle, alors que l’oeuvre d’Aristote, traduite par Albert le Grand, était introduite dans les Universités, le théologien scolastique Thomas d’Aquin entreprit de réconcilier les dogmes de l’Eglise Chrétienne et les préceptes d’Aristote.

La question de l’enrichissement ne fut pas la moindre sur laquelle il pût réconcilier les deux philosophies.« » Tel est l’homme primitif, que la chasse, la culture des champs,

La théorie aristotélicienne de l’acquisition des biens de l’économie domestique (La Politique, Livre I, Chapitre III)

« La majeure partie du genre humain vit de la culture de la terre et de ses fruits »

Tel est l’homme primitif, que la chasse, la culture des champs,le pâturage, et la pêche nourrissent frugalement. Point n’est besoin, pour cet antique travailleur et sa famille, de « demander sa subsistance aux échanges ou au commerce » ; à lui le devoir d’approvisionner seul sa communauté, aux autres le souci d’accumuler les richesses. C’est « l’art de la véritable et nécessaire richesse, uniquement occupée du soin de sa subsistance ». Ce genre d’économie domestique, où chaque chose était faite pour remplir un besoin, sans nul esprit de commerce, ne pouvait convenir qu’à de très-petites communautés, telles les familles.

La dispersion des peuples et celles des marchandises de la vie courante rendirent toutefois   l’échange indispensable ; il fallut créer l’instrument de ces échanges : ce fut l’argent. L’argent, pour Aristote, « ne devrait saisir qu’à l’échange ». Mais l’esprit d’acquisition commerciale s’était emparé des hommes ; l’argent devint « l’élément et le but » de leurs échanges : l’élément, c’est l’instrument d’échange – et là il n’y a rien qui pour Aristote soit condamnable -, et le but, c’est l’enrichissement indéfini, c’est une richesse sans bornes – voilà ce qu’Aristote condamne.

L’argent qui ne devait servir qu’à l’échange, qui ne devait être qu’un moyen, ne peut même plus avoir de fin puisqu’il est infini :  l’intérêt qu’on en tire le multiplie lui-même, comme l’indique assez le nom que lui donne la langue grecque, le « tokos », qui signifie produire.

L’intérêt – comme le profit – est donc de l’argent issu d’argent, et c’est, de toutes les acquisitions, celle qui est la plus contraire à la nature telle que la conçoit Aristote ; c’est l’exécrable faim de l’or dont parlera Virgile.

 La scolastique aristotélicienne

La doctrine médiévale scolastique (1100 – 1500), enseignée dans les universités moyenâgeuses, mêlait la patristique à la redécouverte des écrits d’Aristote. L’économie scolastique se construisit autour de deux grandes notions : la prohibition du prêt à intérêt et l’idée de juste prix.

 La prohibition du prêt à intérêt

L’art de la richesse, l’esprit d’acquisition commerciale, trouve son exemple le plus frappant dans le prêt à intérêt. Les scolastiques alliaient à l’interdiction biblique – « Tu n’exigeras de ton frère aucun intérêt, ni pour de l’argent, ni pour des vivres, ni pour aucune autre chose qui se prête à intérêt » (Deutéronome, XXIII 19-20) l’anathème jeté par Aristote sur l’esprit d’acquisition commerciale.

Thomas d’Aquin consacra de nombreuses pages de la Somme Théologique à la question du prêt à intérêt : « L’emprunteur qui paie un intérêt n’est pas absolument libre, il le donne contraint et forcé, puisque, d’une part, il a besoin d’emprunter de l’argent et que, d’autre part, le prêteur qui dispose de cette somme ne veut pas l’engager sans percevoir cet intérêt ».

 La recherche du « juste prix »

« Le négoce consiste à échanger des biens. Or Aristote distingue deux sortes d’échanges. L’une est comme naturelle et nécessaire, et consiste à échanger pour les nécessités de la vie. L’autre forme au contraire, consiste à échanger non plus pour subvenir aux nécessités de la vie, mais pour le gain. Voilà pourquoi le négoce, envisagé en lui-même, a quelque chose de honteux, car il ne se rapporte pas, de soi, à une fin honnête et nécessaire »

Ce que nous dit Thomas, c’est qu’il existe un « juste prix » de l’échange marchand, et qu’il pourrait y avoir un équilibre entre le besoin social de l’individu et la rétribution de celui qui lui procure ce besoin. L’intérêt, compris plus largement comme profit, rompt cet équilibre car il substitue l’esprit de cupidité à l’esprit de don qui doit animer l’âme chrétienne.

Les assises intellectuelles du capitalisme

Ce fut la Renaissance, l’extrême mobilité des idées, l’ouverture de grandes routes de marchandises et de foires, ce furent enfin les formidables espoirs de nouveaux mondes, qui détournèrent l’Europe chrétienne des doctrines médiévistes des premiers scolastiques.

Calvin, lui aussi, était passé par là, et n’avait eu de cesse que l’on cessât de voir dans le prêt à intérêt un vil esprit de commerce, un acte cupide et honteux.

Les doctrines médiévistes, pour qui tout profit paraissait une atteinte au « juste prix » commandé par le dogme du désintéressement, furent abandonnées. Les rois eux-mêmes, représentants de Dieu sur terre, se mirent à autoriser le prêt à intérêt : en 1540, Charles Quint permit aux marchands des Pays-Bas de recevoir un intérêt de 12 % ; Henry VIII en fit de même quelques années après. Les juristes royaux, comme les théologiens, conscients de vivre dans un monde entièrement différent de celui de la scolastique moyenâgeuse, s’efforcèrent de fonder intellectuellement et moralement ce nouveau monde qui se préparait.

 La réfutation d’Aristote par le juriste Charles Du Moulin (1500 – 1566)

Le prêt à intérêt, et par surcroît toute accumulation de la richesse pour elle-même, paraissaient contre-nature à Aristote. Mais Charles du Moulin, bien qu’il ne dédaignât pas la leçon d’Aristote, la trouvait mal à propos à l’époque de la naissance du capitalisme marchand. C’est pourquoi il ne fut pas si véhément qu’Aristote à l’encontre de l’esprit d’accumulation. Il n’eût, au contraire, pour justifier le prêt à intérêt et le profit du marchand, qu’à démontrer que cet intérêt comme ce profit ne créaient aucun déséquilibre dans la mesure où il n’étaient que la rétribution de besoins essentiels à la société civile.

La société étant devenue marchande, l’argent y circulant de plus en plus, le peuple étant sans cesse demandeur de nouvelles denrées, de nouveaux crédits, il fallait qu’il y eût des marchands qui leur vendissent ces marchandises, et des banquiers qui leur prêtassent cet argent.

Or, les « prix d’amis » et les « prêts gratuits » ne se rencontraient que dans de très-petites communautés, ou bien peut-être encore dans cette Utopie dont Thomas More avait déjà ouvert les illusoires portes. Il fallut donc, pour que la société marchande pût fonctionner sans entraves, cesser toute prohibition du prêt à intérêt et toute recherche – ô combien illusoire ! – d’un juste prix. Car s’il n’y eût pas eu d’intérêt, s’il n’y eût pas eu d’espoir de gain, quel capitaliste eût accepté de prêter son argent, quel marchand eût accepté de vendre sa marchandise ?

L’école de Salamanque : la théorie subjective de la valeur et la défense du prêt à intérêt

Le siècle de Charles du Moulin, comme le siècle des théologiens et juristes de l’école de Salamanque, était le siècle de la Renaissance, de l’humanisme triomphant et des conquêtes de nouveaux mondes ; c’était aussi l’âge d’or du commerce, des routes de la soie, des foires et des marchands. Dès lors, faut-il s’étonner que les théoriciens de l’école de Salamanque, fins observateurs de leur époque, ne défendissent plus les concepts économiques surannés de l’Eglise et des scolastiques aristotéliciens ?

L’interdiction du prêt à usure, pas plus que la théorie du coût de fabrication comme juste prix, n’avaient leur place dans un monde de marchands.

La théorie subjective de la valeur

La doctrine médiévale, c’était la doctrine du juste prix. Il fallait qu’il y eût un équilibre parfait entre la marchandise et la somme d’argent échangées. L’argent donné par l’acheteur, simple instrument d’échange, devait donc correspondre exactement aux coûts supportés par le vendeur pour produire la marchandise. Le juste prix – le prix objectif, c’était donc le coût de production.

Deux grands théoriciens de l’Ecole de Salamanque, Diego de Covarrubias et Luis de Molina, s’attachèrent au contraire à développer une théorie subjective de la valeur et du prix : le prix juste, dirent-ils, est celui qui est donné par l’offre et la demande, par un accord mutuel dans un commerce libre. Le « prix juste » de la marchandise, chez les théoriciens de l’Ecole de Salamanque, n’est donc pas un prix que l’on pourrait obtenir mathématiquement, en prenant en compte le travail, les coûts engagés, et le risque de l’entreprise pour produire cette marchandise. Ce qui détermine le juste prix pour ces théoriciens, c’est plutôt quelque chose de l’ordre de la subjectivité, de l’estimation.

« La valeur d’un article ne dépend pas de sa nature essentielle, mais de l’estimation des hommes, même si cette estimation est stupide », avait dit Diego de Covarrubias. Le profit du marchand, dans cette optique, n’a rien que de très légitime : si le marchand fait un profit, c’est que sa marchandise répond à un besoin social tel que l’acheteur voudra bien l’estimer au-delà de son coût de fabrication. Il ne l’achètera pas à sa vraie valeur, à son coût de fabrication, mais à une valeur rendue supérieure par le besoin que l’acheteur a de la marchandise, par la rareté de ladite marchandise, et donc par le fait que la demande soit supérieure à l’offre.

C’est donc la rareté qui fixe le prix des marchandises. Cela doit nous rappeler le paradoxe du diamant : « Il n’y a rien de plus utile que l’eau, mais elle ne peut presque rien acheter ; à peine y at- il moyen de rien avoir en échange. Un diamant, au contraire, n’a presque aucune valeur quant à l’usage, mais on trouvera fréquemment à l’échanger contre une très grande quantité d’autres marchandises » (Adam Smith, Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, 1776)

Le rôle de la concurrence

Le prix étant d’autant plus élevé que l’offre est rare et la demande constante, il paraît évident que seule la concurrence puisse le porter à la baisse. C’est ce qui fit dire à Jeronimo Castillo de Bovadilla, théoricien de l’école de Salamanque, que : « c’est l’abondance, la rivalité et la concurrence entre les vendeurs qui fait diminuer les prix ».

Bien plus tard, Adam Smith dira lui aussi que le meilleur moyen de faire baisser les prix est de favoriser les situations de concurrence entre capitalistes.

La défense de la propriété privée

Les théoriciens de l’école de Salamanque s’attachèrent aussi à la défense de la propriété privée ; non seulement, pour ces théoriciens, les propriétaires avaient un droit exclusif sur leur propriété, mais par surcroît pouvait-ils disposer exclusivement des bénéfices qui pouvaient dériver du bien. C’est l’idée, de Diego de Covarrubias, que tout ce qui pousse sur un terrain doit appartenir au propriétaire de ce terrain ; c’est encore l’idée de Luis de Molina que les biens sont mieux soignés par un maître privé.

 La défense du prêt à intérêt

Le fait que le remboursement d’une dette soit supérieur au capital prêté avait été condamné par le deuxième concile de Latran ; le concile de Vienne avait prohibé l’usure.

Mais pour les théoriciens de l’école de Salamanque, l’intérêt pouvait être considéré comme une prime pour le prêteur qui risquait de perdre son argent ; l’argent était une marchandise (et non plus seulement un instrument d’échange) pour laquelle on pouvait percevoir un bénéfice (l’intérêt).

 Le subjectivisme économique de Turgot

A l’instar des théoriciens de l’école de Salamanque, Turgot, qui fit l’éloge du prêt à intérêt dans ses « Mémoires sur le prêt à intérêt et le commerce des fers », considérait l’argent comme une véritable marchandise dont le prix pouvait varier suivant les lois de l’offre et de la demande. L’intérêt n’était autre que le prix de l’argent.

Le capitalisme : l’essor d’un système d’accumulation des richesses

Pour que le système capitaliste pût prendre son essor, il fallut favoriser la concurrence entre les acteurs économiques. La primauté devait donc être donnée à la liberté individuelle, comme le souhaitaient Locke, Hume, Smith, Turgot, Condillac, ou bien encore Montesquieu.

Pour que cela fût, l’Assemblée constituante, par le truchement du décret d’Allarde des 2 et 17 mars 1791, supprima les corporations ; la liberté du commerce et de l’industrie et ses deux sous-principes – la liberté d’entreprendre et la libre concurrence – furent ensuite proclamés.

Enfin, la loi Le Chapelier du 17 juin 1791, d’inspiration rousseauiste, vint proscrire les corporations ainsi que certaines formes d’entreprises non lucratives comme les mutuelles : « il n’est permis à personne d’inspirer aux citoyens un intérêt intermédiaire, de les séparer de la chose publique par un esprit de coopération », était-il dit dans le préambule de la loi – or les mutuelles étaient des intérêts intermédiaires. Et Jaurès d’en parler comme d’une « erreur terrible », Marx comme d’un « coup d’Etat des bourgeois ».

Très vite, les premières sociétés par actions furent crées. Après la création de la Compagnie des Indes orientales – première grande société par actions aux dividendes remarquables -, l’idée de Jean- Baptiste Say que « lorsque les fruits sont à tous et que la terre n’est à personne, la terre ne produit que des bruyères et de la forêt » se répandit comme une traînée de poudre.

En 1867, le Second Empire autorisa la création sans entraves de sociétés anonymes.

Le capitalisme moderne – autrement dit, selon Max Weber, la recherche rationnelle et systématique de profit par l’exercice d’une profession – était né.

Le travail, le profit et l’épargne avaient été élevés au rang de vertus.

Surtout, rien ne devait entraver le profit. Tirer profit de son capital, c’était là la définition que l’on voulait donner au capitalisme.

L’idée de juste prix était donc condamnée. Elle sera reprise par les mutualistes.

II – Le mutualisme

Les racines intellectuelles du mutualisme

Au dix-neuvième siècle et à son capitalisme triomphant, à la nouvelle religion de l’accumulation des richesses, à la cupidité des capitalistes, des penseurs comme Pierre-Joseph Proudhon ou bien encore Charles Fourier opposèrent l’ébauche d’un nouveau système, où l’ « enrichissez-vous ! » de Guizot ne fût plus une panacée.

Charles Fourier (1772-1837), ennemi du commerce et concepteur du phalanstère

Charles Fourier, bien qu’il fût le fils d’un marchand de draps de Besançon, n’avait nullement la fibre commerciale. Il raconta qu’à peine eût-il atteint ce que nous nommons l’âge de raison, il fit le serment que fit le jeune Hannibal contre Rome : il voua « une haine éternelle au commerce ».

Certes, s’il prit si tôt le parti d’entrer en guerre contre le négoce, ce n’est point qu’il eût eu un père comme celui d’Hannibal, qui lui eût transmis sa haine comme un atavisme.

Le jeune Fourier, bien au contraire, eût du devenir lui-même un négociant s’il n’eut pas été « bouleversé, dans son enfance, de voir qu’on trichait constamment sur le poids et la qualité des draps ».

Plus tard, dans ses écrits, il dénonça « ces distributeurs despotiques nommés marchands, qui deviennent propriétaires d’une denrée dont ils ne sont ni producteurs ni consommateurs » ; il condamna les profits de ces derniers, allant jusqu’à écrire qu’il s’agissait de « rapines commerciales » et de « brigandage que les économistes décorent du nom de liberté »

Il devint même l’un des plus grands contempteurs de son époque : « Longtemps, écrivait-il, la morale a prêché le mépris des richesses perfides ; aujourd’hui Sénèque ne brillerait guère avec cette doctrine : le dix-neuvième siècle est tout entier à l’agiotage et à la soif de l’or » ; il ajoutait, cyniquement : « tel est l’heureux fruit de nos progrès en rationalisme et en positivisme : ils nous ont poussé d’un extrême à l’autre ; ils ont introduit le culte du veau d’or, et détrôné la morale du divin Sénèque et du divin Diogène »

Ainsi Charles Fourier s’était-il confié la mission, non de détruire Rome – lui qui admirait tant Sénèque eût-il pu vouloir détruire la cité d’adoption du précepteur du pyromane Néron ? – mais de détruire le mécanisme – selon lui odieux et malhonnête – du profit.

Que les choses, dans le commerce, ne soient pas vendues au prix de revient mais à un prix commercial devant permettre aux marchands de dégager une marge, il dit s’en être aperçu, comme pour Newton la gravitation, par la grâce d’une pomme :

« Une pomme devint pour moi, comme pour Newton, une boussole de calcul. Cette pomme, digne de célébrité, fut payée quatorze sous par un voyageur qui dînait avec moi chez le restaurant Février à Paris. Je sortais alors d’un pays où des pommes égales et encore supérieures en qualité et en grosseur se vendaient un demi-liard, c’est-à-dire plus de cent pour quatorze sous. Je fus si frappé de cette différence de prix entre pays de même température que je commençais à soupçonner un désordre fondamental dans le mécanisme industriel »

Charles Fourier alla jusqu’à concevoir les plans de son « phalanstère », sorte de palais habité par une phalange industrielle, ou, si l’on préfère, de monastère dédié au travail, et où l’on devait trouver, comme dans les abbayes cisterciennes, un grand domaine dédié aux activités d’horticulture, une grande pièce de parade, un promenoir, un jardin d’hiver planté d’arbres, des cours intérieures avec jets d’eau et bassin, de grands ateliers où l’on pusse produire en commun, des salles d’études, une bibliothèque et une église …

En cela, il eut du succès et même quelques disciples : un industriel du nom de Jean-Baptiste Godin s’inspira de ses théories pour créer le fameux Familistère de Guise : cette fabrique de poêles en fonte avait été conçue d’après le modèle fouriériste du phalanstère et pratiquait le partage de tous les bénéfices avec les ouvriers. Le principe capitaliste de la division entre le capital et le travail était donc mis à bas ; plus encore, il fallait qu’en tout il n’y eût aucun accaparement du profit par des capitalistes : c’est pourquoi, en face du familistère, des magasins coopératifs, en répartissant les bénéfices entre les acteurs, substituaient au prix de vente commercial le « juste prix » recherché jadis par la scolastique aristotélicienne.

Pierre-Joseph Proudhon (1809-1865), chantre de la mutualité

(Pierre-Joseph Proudhon est l’auteur de cette célèbre phrase « concurrence et profit : l’un est la guerre, l’autre le butin »)

Pierre-Joseph Proudhon fit beaucoup pour le système mutualiste. Pour lui comme pour les férus d’étymologie, mutuel – le mutuus latin – signifiait l’échange, la réciprocité ; ainsi définissait-il la mutualité comme une « formule de justice en vertu de laquelle les membres de la société, de quelque rang, fortune et condition qu’ils soient, corporations ou individus, familles ou cités, industriels, agriculteurs ou fonctionnaires publics, se promettent et se garantissent réciproquement service pour service, crédit pour crédit, gage pour gage, sûreté pour sûreté, valeur pour valeur, information pour information, bonne foi pour bonne foi, vérité pour vérité, liberté pour liberté, propriété pour propriété »

La mutualité, pour Proudhon, est donc un état où, toute cession de biens ou de services étant réciproque – la sécurité pour la sécurité -, et chacun étant le garant de l’autre, tout se vaut : s’il peut y avoir, lors de l’échange, un bénéfice, celui-ci ne nait que de la bonne gestion des affaires. Le profit, dénoncé par Proudhon, ne peut exister dans une mutualité car il implique que l’un donne plus que l’autre, soit l’absence de réciprocité.

C’est dire qu’il ne faut pas qu’il y ait de différence entre le coût de production et le prix de vente ; pour qu’il y ait réciprocité, il faut que le bien ou le service soit vendu à son « juste prix » au sens thomisme, c’est-à-dire équilibré, nullement conçu pour l’agiotage.

La participation aux bénéfices des salariés, une idée proudhonienne, une idée gaullienne

Charles de Gaulle, lecteur de Proudhon ?

C’est la question que l’on pouvait se poser dans les années soixante, lorsque le Général de Gaulle, vêtu de son éternel uniforme, et avec un brillant d’élocution à nul autre pareil, présentait à la télévision française sa fameuse « troisième voie ».

Ecoutons-le : « Il y a une troisième voie, c’est la participation qui, elle, change les conditions de l’homme au milieu de la civilisation moderne. Dès lors que les gens se mettent ensemble pour une oeuvre économique commune, par exemple pour faire marcher une industrie, en apportant soit les capitaux nécessaires, soit la capacité de direction, de gestion et de technique, soit le travail, il s’agit que tous forment ensemble une société, une société où tous aient intérêt à son rendement et à son bon fonctionnement, et un intérêt direct. Cela implique que soit attribuée, de par la loi, à chacun une part de ce que l’affaire gagne »

Ne reconnait-on pas là les accents passionnés de Pierre-Joseph Proudhon ? Cette troisième voie entre le « capitalisme abusif » et le « communisme écrasant », cette vision d’une société où chaque individu produirait et récolterait les fruits de l’expansion économique, ne rappelle t-elle pas le mutualisme de Pierre-Joseph Proudhon, sa détestation de l’accaparement du profit par une minorité, sa volonté de justice sociale ?

Charles de Gaulle paraissait donc vouloir mêler à son héritage chrétien la pensée des socialistes à la Fourier ou à la Proudhon. C’est dire que pour le Général comme pour les penseurs proudhoniens, il devait y avoir, entre la dictature des capitalistes et la dictature du prolétariat, un chemin de traverse semé de thomisme et de socialisme utopique.

Cette voie, le Général de Gaulle la nommait tantôt « participation », tantôt « association » – reprenant alors là le vocabulaire jadis usité par Proudhon.

Elle devait mener vers une société où il n’y eût plus eu des capitalistes d’un côté, et des salariés de l’autre, mais où tous fussent associés, où tous fussent – en quelque sorte – capitalistes, où l’on aurait substitué, au gouvernement de l’actionnaire voulu par les capitalistes, et au gouvernement de l’Etat voulu par les communistes, un gouvernement « par le peuple ».

« Nous, peuple français rassemblé », clamait le Général de Gaulle, nous voulons faire en sorte que les travailleurs deviennent des sociétaires, au lieu d’être des salariés. Oui ! Nous voulons l’association du travail, du capital, de la direction dans le cadre de l’entreprise »

Que les bénéfices soient attribués à tout le monde, n’était-ce pas là le rêve de Pierre-Joseph Proudhon ? Que les actionnaires ne soient plus les seuls à se partager le profit, que le profit soit le bien de tous, que « nul ne soit à l’exploiteur », n’était-ce pas le voeu de tous les proudhoniens ?

Il faut à ce propos relire l’Education sentimentale : « C’est un droit écrit dans la nature ! Les enfants tiennent à leurs joujoux ; tous les peuples sont de mon avis, tous les animaux ; le lion même, s’il pouvait parler, se déclarerait propriétaire ! Ainsi, moi, messieurs, j’ai commencé avec quinze mille francs de capital ! Pendant trente ans, savez-vous, je me levais régulièrement à quatre heures du matin ! J’ai eu un mal des cinq cents diables à faire ma fortune ! Et on viendra me soutenir que je n’en suis pas le maître, que mon argent n’est pas mon argent, enfin, que la propriété, c’est le vol ! – Mais Proudhon … – Laissez-moi tranquille avec votre Proudhon ! S’il était là, je crois que je l’étranglerais ! »

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