Zainab bint Younus, une féministe salafiste

 

Zainab bint Younus est un bien curieux personnage. Cette jeune femme d’origine indienne, qui se définit comme « nomade professionnelle, rêveuse indomptée, guerrière voilée, et idéaliste capricieuse », et a grandi entre Vancouver et Victoria, est une féministe salafiste : « Le salafisme et le féminisme, j’ai combiné deux des mouvances les plus désastreuses de l’histoire de l’humanité » dit-elle avec malignité. Gothique, punk, et fanatique de Batman, elle aime habiller son niqab d’une veste en cuir de motarde et de grandes lunettes noires. Sa première Harley-Davidson, c’est son père, un cheikh diplômé de l’université islamique de Médine, un salafiste vieille école, qui la lui a offerte. Un père fier d’avoir une fille salafiste exemplaire, mais moins à l’aise avec son combat féministe et sa passion pour les héroïnes oubliées de l’Islam.

Je retrace ici le parcours très-étrange de cette niqabi aspirante-motarde qui a fait ses premières armes dès l’âge de quinze ans en créant un blog – « The salafi feminist » – consacré à la politique et à la religion. A l’époque – on est en 2006 -, elle rêve de suivre les traces de son père et de devenir une « Cheikha » – à savoir une savante de l’Islam. Pour ce faire, foin de Tariq Ramadan, trop moderniste à ses yeux : elle préfère suivre les leçons de Bilal Philips, un théologien salafiste canadien qui tient des propos fort étranges sur les attentats suicides, et celles d’Anwar al-Awlaqi, un imam américain d’origine yéménite – tué par un drone américain en 2011– dont les sermons ont inspiré certains des terroristes du 11 septembre 2001.

Un parti islamique au Canada, elle en rêve, mais elle n’y croit pas vraiment. Les Occidentaux ont beau se dire multiculturalistes, ils ne sont pas encore prêts à voir en la Charia un programme politique comme un autre. En revanche, la jeune salafiste croit fermement à une république islamique pour les Afghans, mais pas dans le style des Talibans : « J’ai une grande vision d’un Etat islamique qui pourra rivaliser avec la gloire et la grandeur de l’âge d’or de l’Islam », écrit-elle. Si son rêve d’être membre d’un parti politique en Afghanistan devenait un jour réalité, elle se ferait l’avocat d’une Charia « compatissante » qui pourrait faire de l’Afghanistan un exemple pour le reste du monde. Pour patienter avant que vienne son heure de gloire, elle s’échine à dresser les contours de son fantasme islamo-étatique : certes, l’on se fonderait sur le Coran et la Sunna, c’est-à-dire que l’on appliquerait la Charia. Voilà pour le droit islamique. Mais quid de la constitution politique de cet Etat ? Si le chef d’Etat devra être appelé un calife, l’Etat islamique pourra néanmoins être soit une monarchie soit une démocratie. Ce qui est sûr, c’est qu’il ne sera certainement pas capitaliste – le capitalisme, chantre de l’exploitation des pauvres et du travail des enfants, à en croire la définition simpliste de Zainab bint Younus, serait contraire aux principes de la religion musulmane. Une autre chose est certaine : dans cet état arabo-musulman idéal, les leaders ne ressembleraient ni aux Saoud, ni à Hosni Mubarak, ni à Abdullah de Jordanie – tous des servants de l’Occident – mais seraient des représentants réels de la population musulmane : le Hamas et le Hezbollah auraient certes une bonne approche des choses, mais la jeune salafiste priserait par dessus tout les Frères Musulmans, qu’elle avoue trouver très « cool ».

Pour mettre en oeuvre ses projets – travailler avec la communauté musulmane, la rendre meilleure, bref préparer le terrain à la venue d’un Etat islamique -, l’adolescente salafiste voudrait s’inscrire dans une université islamique et y étudier la théologie islamique : elle aimerait intégrer l’université Umm al-Qura à La Mecque, ou à défaut une université islamiste au Yémen – son père a omis de lui dire que ces universités étaient interdites aux femmes. En attendant de pouvoir recevoir une éducation islamique digne de ce nom, elle ne rate aucune interview d’Abu Bakar Bashir, un célèbre clerc musulman indonésien qui milite pour l’introduction de la Charia, serait le leader spirituel de Jemaah Islamiyah et fera quelques années plus tard allégeance à Abu Bakr al-Baghdadi. Elle adorerait le rencontrer pour pouvoir parler avec lui de la chimère qui lui tient tant à coeur – la renaissance du califat. Dans ses rêves les plus fous, elle rencontrerait aussi Khalid Mashal – le leader du Hamas -, Mohammed Omar – alors chef des Talibans et parent d’Oussama Ben-Laden -, et surtout Oussama Ben-Laden, un « homme fascinant », dit-elle, qui a « de bonnes intentions » et « veut aider les musulmans dans le monde entier ». Maudit soit l’Occident qui a fait de lui un vilain personnage de cartoon !

Autant de rêves qui devront bien se réaliser un jour, car la militante salafiste n’est point dénuée d’ambition : elle veut non seulement se faire le chantre du renouveau du califat, mais encore devenir une porte-parole de la cause des féministes salafistes : bien évidemment, pour ce faire, elle ne prendra pas pour modèle Ayaan Hirsi Ali, qui fut menacée de mort par l’assassin de Théo van Gogh, ni plus que Irhad Manji, cette militante féministe canadienne d’origine musulmane qui est si peu tendre avec les islamistes que le New-York Times l’a qualifiée de « pire cauchemar d’Oussama ben Laden » : il faut dire que lorsque cette « ordure » vient donner des conférences dans sa ville natale, la jeune féministe salafiste se sent fort marrie : le jour du jugement dernier, assène t-elle, il s’agira pour les vraies féministes musulmanes de faire valoir leur combat contre ces renégats destructrices de l’Islam. Une féministe salafiste qui se respecte ne saurait frayer avec ces « héroïnes des médias occidentaux » qui peinent à comprendre que ni le Coran ni la Sunna ne sont misogynes, et qu’une vraie femme musulmane se doit de prendre pour modèles les femmes du prophète Mahomet – les fiertés de l’Oumma – et de porter un hijab digne de ce nom – c’est-à-dire « pas seulement un petit morceau de tissu avec un visage souillé de maquillage » mais de ces beaux voiles ultra-couvrants que l’on vend dans les échoppes des Talibans.

La jeune blogueuse n’est d’ailleurs pas en reste sur ce point : elle adore se prendre en selfie avec son niqab, et ne cesse de répéter que ce vêtement un peu particulier était déjà un must have lorsque, étant enfant, elle se rendait, par une entrée réservée aux femmes, au centre islamique où officiait son père. Cependant, elle ne veut pas de la ségrégation des genres pratiquée en Arabie Saoudite – une porte ouverte à la perversion homosexuelle – ni plus que de la promiscuité des genres qui sévirait en Occident.

Il faut, dit elle, un juste milieu : le niqab pour les femmes, et un regard chaste pour les hommes ; le niqab, non comme contrainte, mais comme choix, pour lutter contre la concupiscence masculine et contre une société hypersexualisée ; le niqab pour obéir aux commandements de Dieu et pour affirmer son identité ; le niqab, parce que je suis salafiste et parce que mon-corps-n’appartient-qu’à-moi-et-que-je-peux-en-faire-ce-que-je-veux. N’en déplaise aux canadiens blancs et judéo-chrétiens qui lui reprochent de porter cet étrange vêtement, la féministe salafiste peut fréquenter ses camarades de classe et ses voisins. Elle peut même leur dire bonjour le matin, leur sourire – avec les yeux, cela va sans dire -, leur faire la conversation. Mais leur montrer son visage, ça non. C’est un pas qu’elle ne saurait franchir. Elle n’est pas lévinassienne pour un sou. Pour elle qui rêve de devenir l’Ibn Taymiyyah des temps modernes, l’esprit seul compte. La parole suffit. De toute façon, dit-elle, à l’heure du téléphone portable et de la cyber-communication, le visage est démodé. Le smiley et le body language, c’est tout de même beaucoup plus in. Et puis après tout, le niqab, c’est son identité. Les islamistes sont ses pères spirituels. Elle ne veut pas être comme les jeunes décérébrés de sa génération qui sont adeptes de Jennifer Lopez et de la culture pop. Au nihilisme occidental et à la non-pensée contemporaine, elle oppose une identité radicale et une pensée totalitaire. Son radicalisme et son totalitarisme se nourrissent de la médiocrité de son époque.

C’est donc via son blog, via twitter et via facebook que cette cyber-féministe en niqab combat l’oppression des femmes musulmanes. Il faut bien admettre qu’elle lutte sincèrement contre les violences domestiques et les viols, et qu’elle rappelle à qui veut l’entendre que les femmes n’ont jamais été ignorées par Allah, qu’elles peuvent étudier dans des universités islamiques, et même devenir des femmes d’affaires, des avocates, des artistes, ou bien encore des écrivains – faut-il dire écrivaines ? -, bref qu’elles peuvent faire carrière et fréquenter des collègues masculins. C’est qu’il ne s’agit pas, pour cette féministe salafiste, de rester cloîtrée entre les quatre murs de sa cuisine : elle ira jouer son rôle dans les affaires du monde, car elle est féministe, mais – et c’est là que le bât blesse – pudeur et chasteté de salafiste oblige, elle emportera son cloître avec elle : elle ira faire carrière en niqab, et prouvera ainsi aux machistes salafistes qu’une femme humaine peut être supérieure aux houris du Paradis.

Aujourd’hui divorcée et « parent isolé » – pour reprendre l’une des expressions fétiches de la novlangue contemporaine -, Zainab bint Younus n’a pas eu l’heur d’étudier à l’université islamique de La Mecque – qui n’accepte pas les femmes – mais elle fournit toujours sur son blog maints conseils sur l’éducation des enfants et tient régulièrement une chronique sur « sisters magazine », un magazine anglophone pour féministes salafistes où l’on discute cuisine, produits de beauté, hijab et polygynie. Elle est volontiers adepte de la polygynie positive : « il n’y a rien de mieux qu’une triade polygynique consentante et hétérosexuelle » affirme t-elle. Elle rêve de redonner à la polygynie ses lettres de noblesse : il y a quelques avantages, dit-elle, à accepter de partager son mari : une jeune femme divorcée, dépréciée sur le marché du mariage halal, trouvera plus facilement preneur auprès d’un polygame qu’auprès d’un monogame par trop exigeant, tandis qu’une femme âgée n’aura pas à s’encombrer d’un mari à plein temps. Pragmatique, elle propose de mettre en place un contrat entre les co-épouses : en sus de favoriser le dialogue et la complicité entre ces dernières, ce contrat pour le moins baroque permettrait aux différentes parties d’offrir des solutions concrètes aux questions posées par la polygynie : combien de jours le mari doit-il passer avec chacune de ses épouses ? Les enfants respectifs des co-épouses doivent-ils avoir des relations entre eux ? Faut-il privilégier la séparation ou la sororité entre les co-épouses ? Quid de l’accès aux comptes bancaires ? Les épouses qui le désireraient seront-elles autorisées à poursuivre des études dans une université islamique ? Autant de questions qui doivent être résolues avant que d’entrer dans un mariage polygyne. Pas facile, toutefois, d’assumer ce curieux mode de vie, même dans une société libertaire où le polyamour est devenu tendance. Zainab bint Younus en sait quelque chose, elle qui, après son divorce, vient de se remarier avec un salafiste polygame.

A ceux qui voudraient lui faire croire que son mariage n’est pas un vrai mariage, elle répond que les mariages polygames du Prophète furent tout aussi valides que son mariage monogame avec Khadijah. Qu’il a aimé toutes ses femmes, les veuves comme les divorcés, les plus âgées comme les plus jeunes, les érudites comme les néophytes. Qu’il existe une polygamie heureuse. Qu’après tout, on est entre adultes consentants. Qu’il faut en finir avec l’obsession judéo-chrétienne de la monogamie et de l’amour chevaleresque.

Et que les préjugés ont toujours tort. Qui aurait cru, d’ailleurs, qu’un jour l’on verrait des féministes en niqab ?

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