Frédéric Bazille, un impressionniste fauché en pleine gloire

Article publié dans Causeur le 11 décembre 2016

 

 

Il est des jours où, répondant à l’appel de Jean Giraudoux, je voudrais que la guerre prusso-française de 1870 n’eût pas eu lieu. Certes, on eût évité bien des désagréments. Et un certain Frédéric Bazille, dont l’oeuvre est exposée en ce moment au musée d’Orsay, n’eût pas été fauché en pleine gloire, à l’âge indécent de vingt-neuf ans, et se fût peut-être – je n’ose dire sûrement – fait une place parmi les plus grands.

C’est qu’à traverser les salles de l’exposition consacrée à ce peintre oublié, et à ressentir la poésie qui se dégage invariablement de ses tableaux impressionnistes d’un genre que d’aucuns jugeraient par trop ordinaire ou par trop moderne, il m’a semblé que Frédéric Bazille fut de ces peintres qui eurent le don de recevoir, du monde qui nous entoure, une impression plus forte et plus vivace que le commun des hommes. Je me suis rappelé, immanquablement, la singulière remarque de l’auteur du Grand-Meaulnes sur la sensibilité sénancourienne des contemplatifs : « Quand j’aurai assez d’images, c’est-à-dire quand j’aurai le loisir et la force de ne plus regarder que ces images, où je vois et sent le monde mort et vivant mêlé à l’ardeur de mon coeur, alors peut-être que j’arriverai à exprimer l’inexprimable. Et ce sera ma poésie du monde. »

Ces images, qui allaient former sa poésie du monde, Frédéric Bazille commença de les recueillir dès l’enfance, dans son domaine familial de Méric, près de Montpellier : tel le jeune Marcel Proust à Combray, il se rassasia de maints souvenirs de promenades languedociennes et de scènes de vie bourgeoise dans le mas rose et jaune, cerné de vignes, où il vécut les premières années de sa courte vie. Tantôt il croisa de jeunes filles de famille qui semblaient les jeunes filles en fleurs de Balbec, tantôt il admira de belles robes aux couleurs provençales – dont la fameuse robe rose – qui eussent pu rendre jalouse la prisonnière proustienne en manteau de Fortuny.

Nul n’est besoin d’être grand clerc pour deviner qu’un jeune garçon à la sensibilité aussi raffinée n’allait pas fréquenter bien longtemps la société de l’ennuyeuse faculté de médecine de Montpellier où il avait commencé quelques études qui n’étaient pas de dessin : il arriva très vite à convaincre ses parents de lui verser une rente qui lui permît de se consacrer à sa seule passion : la peinture. C’est alors qu’il monta à Paris, fréquenta l’atelier du peintre suisse Charles Gleyre, et se lia d’amitié avec les (futurs) plus grands : Claude Monet – avec lequel il finit par se brouiller pour des questions d’argent -, Alfred Sisley, Edouard Manet, Paul Cézanne, et surtout Auguste Renoir, dont il aimait, en parfait mélomane, les jeunes filles au piano.

Ce fut le début d’une pérégrination d’artiste à travers les hauts-lieux de la peinture du siècle : la forêt de Fontainebleau, pour raviver le souvenir de Théodore Rousseau et de Camille Corot, la Normandie d’Eugène Boudin, Sainte-Adresse et ses pêcheurs, et surtout Chailly – où Frédéric Bazille fit l’élégant pour le déjeûner sur l’herbe de Claude Monet.

De retour dans son atelier parisien, le jeune impressionniste fit honneur à un père chasseur en peignant des natures mortes de chasse – dont la magnifique « nature morte au héron » – qui n’étaient pas sans rappeler celles d’Oudry et de Chardin. Mais il s’ennuyait à ne peindre que les morts. Il écrivit à sa mère qu’il envisageait un retour au pays natal, pour « peindre des figures au soleil ».

Il se rendit d’abord à Aigues-Mortes, où son tempérament de languedocien s’exalta à la vue de ses eaux vertes et de ses remparts ensoleillés. Il en laissa une très-belle oeuvre, « les Remparts d’Aigues-Mortes », qui renouait déjà avec les couleurs et les paysages lumineux de son enfance.

Puis, de retour dans son domaine familial de Méric, il devint résolument moderne. « On voit que le peintre aime son temps, comme Claude Monet, et qu’il pense qu’on peut-être un artiste en peignant une redingote » – ce sont les mots d’Emile Zola. Fi des scènes historiques et mythologiques qui plaisent aux salons de peinture ! Frédéric Bazille se fit le chantre des scènes de la vie quotidienne : il laissa une magnifique scène de bain, et deux très-beaux portraits d’une même jeune femme aux pivoines – pour qu’il y eût à la fois une figure et des fleurs.

Mais c’est surtout au sein de sa propre famille qu’il trouva désormais son inspiration : deux jeunes cousines, vêtues de robes à ruban – l’une blanche, l’autre rose – posèrent pour le jeune peintre ; ces figures ensoleillées sur fond de paysage languedocien réapparaîtront dans « La Réunion de famille », et firent de ce très-beau tableau une réminiscence, avant l’heure, des repas de famille de Jean Giono : « Je me souviens de l’atmosphère joyeuse, détendue, de tous nos repas de famille, repas souvent partagés avec des amis ou de simples visiteurs qui, s’étant attardés dans le bureau de mon père à l’heure du repas, étaient conviés à partager notre ordinaire. Pour eux, peu importait ce qu’il y avait dans l’assiette, ou dans leur verre, ils buvaient littéralement les histoires que mon père racontait. »

Ces scènes familiales et languedociennes eussent pu suffire à constituer le sommet de la gloire du jeune Frédéric Bazille si ce dernier ne s’était pas adonné, peu avant sa mort tragique, à la très-belle peinture de jeunes baigneurs athlétiques sur les bords du Lez. De ces jeunes hommes, avec lesquels il semblait avoir noué des « amitiés particulières » – aurait dit Roger Peyreffite -, il fit des Saint-Sébastien et des lutteurs grecs.

La très-belle exposition du musée d’Orsay nous laisse sur notre faim, ou presque. On eût aimé en voir plus, tant ce jeune peintre promettait de tableaux lumineux. Mais c’était sans compter le drame de 1870, qui faucha Frédéric Bazille, jeune engagé dans un régiment de zouave, en pleine gloire impressionniste.

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