Cette relique très-précieuse qu’est la vie intérieure

 

 

« Dire vie intérieure, c’est affirmer que nous portons en nous une vie que nous ne recevons pas du dehors, mais qui naît de ce qu’il faut appeler, faute d’un autre mot, le dedans ; — c’est affirmer que notre être extérieur, saisissable et visible, notre être de relation, n’est pas le tout ni l’essence de nous-mêmes ; — c’est affirmer que nous ne sommes pas seulement un total ou une combinaison infiniment variée de sensations, d’impressions, de désirs, reçus des choses ou provoqués par elles, mais que nous sommes nous-mêmes une source ; — que, bien loin de subir passivement les empreintes des événements extérieurs, ces événements ne parviennent jusqu’à nous qu’après s’être réfractés comme en un prisme intérieur, d’où ils reçoivent la qualité et la forme qu’ils ont pour nous. Mais sans aller jusqu’aux conséquences extrêmes de cette affirmation, reconnaissons d’abord que vie intérieure, c’est vie spirituelle, vie d’un esprit dont les conditions sont absolument différentes de celles qui s’imposent à la vie tangible, et qu’on ne peut connaître par les mêmes moyens ; c’est la vie invisible, absolument originale, et sans commune mesure avec tout le reste.

À l’idée de vie intérieure, se lie celle de la valeur incomparable d’une âme. Et comme je ne veux pas laisser oublier que cette question se pose devant des œuvres littéraires, je prie que l’on remarque de quelle importance il est, pour s’expliquer par exemple le théâtre de Corneille, de se souvenir de l’idée que s’est faite Corneille de la dignité d’une âme, en vertu de sa culture religieuse et des idées stoïciennes dans lesquelles son esprit baignait.

À l’idée de vie intérieure, se lie encore celle d’un sens intime et secret des choses, se découvrant seulement aux êtres doués de cette vie. Les réalités intérieures n’existent pas pour ceux qui n’en ont pas reçu l’initiation. Et c’est en vain qu’on chercherait, par certaines analogies, à les leur faire comprendre. Ce n’est pas une connaissance transmissible à qui ne la peut saisir en lui-même. L’intuition du monde intérieur s’éveille dans une âme endormie, au contact d’une autre âme déjà initiée, si elle portait en elle, virtuellement, le sens des réalités spirituelles ; — mais qui n’en est pas doué à quelque degré ne l’aura jamais.

C’est dire que la vie intérieure repose sur le sentiment du mystère. Les intérieurs ne croient pas qu’il soit jamais possible d’analyser le contenu d’une âme, d’en élucider le mécanisme, d’en démonter et d’en dénombrer les rouages ; — ils sont dominés par le sentiment de l’inexplicable, non pas seulement en face de l’immensité du monde sensible, mais plutôt devant le monde intérieur que chacun de nous porte en soi, et dont nous distrait la vie active, mais que la contemplation nous fait retrouver.

Ce qu’il y a d’incompréhensible dans les réactions de l’âme, ses épanouissements, ses torpeurs, ses chutes, ses clartés, et aussi les ténèbres où elle se perd, son effort pour se connaître et se régir souverainement, ou ses abandons et ses appels à quelque chose qui l’aide à franchir les sombres passages, ses inégalités enfin, dans quelle mesure s’en sont préoccupés les écrivains du XVIIe siècle ? C’est une question à laquelle on revient sans cesse, pour peu qu’on veuille comprendre ce qu’ils ont fait. Et quand bien même ils ne nous représentent pas des êtres doués de vie profonde, il ne peut être indifférent pour nous de savoir ce qu’ils ont pensé de l’âme, et s’il n’est pas passé quelque chose de leur pensée dans leurs fictions.

La vie intérieure implique la préoccupation de se tenir en relations avec le divin. Il n’y a point de vie intérieure sans le goût et la recherche d’une certaine perfection, — j’entends bien une perfection personnelle. Qu’il s’agisse de spiritualité chrétienne, ou d’un idéalisme sentimental et amoureux comme celui dont la société précieuse a créé des types si élégants, ou de l’héroïsme de la volonté, tel qu’il trouve, dans la tragédie cornélienne, sa plus haute expression, une âme qui se cultive se donne pour fin principale de réaliser en soi un certain idéal, une certaine beauté rare et parfaite dont la possession lui apparaît comme l’objet le plus digne de sa poursuite, et doit lui procurer une satisfaction pleine, une paix absolue, une sérénité accomplie.

Ce que le vulgaire appelle le monde réel, c’est-à-dire le chaos des événements extérieurs, ne lui semble qu’une occasion, un prétexte à se manifester elle-même, à se réaliser en sa plénitude. La tâche qui s’impose pour elle, ce n’est pas d’organiser le chaos extérieur, de l’ordonner conformément à l’harmonie qu’elle a conçue ; c’est de se témoigner à elle-même son énergie, sa ténacité, sa souplesse ingénieuse, à tirer parti pour son propre avancement, de la matière la plus ingrate, — de se démontrer sa propre fécondité, et d’acquérir le suprême mérite, qui est de se conserver soi-même, et de se parer des vertus fortes et délicates au milieu d’un monde dont l’action dissolvante tend à dégrader l’âme et à l’éparpiller.

Je n’ignore pas que toutes ces conceptions passent aujourd’hui aux yeux de beaucoup de gens, — et non des moins pénétrants ni des moins généreux, — pour des vieilleries ; on les traite volontiers de choses mortes ; cette attention portée sur soi-même, ce scrupule perpétuel à se recueillir, cette idée que notre tâche principale est en nous-même, à nous faire aussi purs, aussi paisibles que le peut notre humanité : autant d’illusions et de mensonges dangereux, coupables même ; car il n’est plus permis à personne, à moins de se mettre un bandeau sur les yeux, d’ignorer que notre tâche est hors de nous ; qu’elle est à diminuer la souffrance et l’innombrable iniquité ; se préoccuper de sa perfection intérieure quand tant de gens meurent de faim, c’est une puérilité et une lâcheté.

Et puis, qu’est-ce donc que nous sommes ? Qu’est-ce que cet être propre, cette âme infiniment précieuse, cette vie morale personnelle dont les sages ont si longtemps parlé ? Autant de fantômes et d’hallucinations qui ne naissent que de notre ignorance. Ce qui existe, c’est l’humanité, c’est la vie commune de l’humanité ; — se retirer du monde pour former des sociétés spirituelles, chercher sa perfection solitaire, c’est la survivance déguisée d’un monstrueux égoïsme, — et autant vaut faire des bulles de savon.

Ainsi ce serait donc une grande vanité que d’aller chercher à trois cents ans en arrière, dans la littérature, les expressions les plus laborieuses, les plus achevées, mais aussi les plus artificielles des illusions intérieures. Mieux vaudrait aller chercher si loin les origines du sentiment contraire, et montrer comment, malgré tout ce que leur antiquité conférait de solennel et d’imposant aux mirages intérieurs, peu à peu, la connaissance de la misère humaine, l’épreuve de l’injustice, ont conduit les grands écrivains à se détourner du spectacle de l’âme, et à considérer, plutôt que les aventures intérieures de quelques êtres d’élite, la grande aventure de la caravane humaine, tourmentée par la faim et par la maladie, opprimée par l’égoïsme des puissants et l’imbécillité des augures et toujours aspirant à la délivrance.

Ceux-là seuls mériteraient d’être étudiés, parmi les écrivains, qui, comme Diderot, Voltaire, Rousseau même à certains moments, ont cultivé en leur conscience non le sentiment de leur éminente dignité, mais ont exalté en eux l’esprit public ; ceux qui ont été les organes des réclamations universelles, et, négligents de leur propre peine, peu soucieux d’ailleurs de se conserver parfaits, ont ouvert largement leur cœur et leur intelligence aux maux communs ; ceux enfin qui ont fait de la littérature non une délicate et vaine méthode de contemplation, une manière plus ou moins compliquée de rêver, mais un instrument d’action.

Voilà, j’imagine, ce que pourrait me faire remarquer un sociologue. Et je tiens à répondre à ce contradicteur imaginaire.

J’avoue que je ne puis me résoudre à traiter comme des objets surannés tous les trésors moraux que notre tradition littéraire nous a légués. Une manière d’envisager la vie qui bannirait du champ d’examen de l’homme sérieux presque toute l’œuvre de Montaigne, celle de Calvin, celle de saint François de Sales et toutes les œuvres de spiritualité chrétienne, à commencer par les lettres de direction de Fénelon, à peu près toute notre littérature morale et la majeure partie de notre poésie, cette manière m’inspire quelque défiance.

Avant de l’adopter, il me semble que c’est un devoir de faire un inventaire de tant de richesses ; il sera bien temps, après, de conclure si elles ne sont que néant. Commençons par les considérer une dernière fois, et puisqu’il n’y a pas de vraie intelligence sans sympathie, ne craignons pas d’observer pieusement ces livres où des hommes, qu’on nous assure épris d’un leurre, ont déposé tant de richesses invisibles auxquelles on veut nous rendre aveugles, afin de mieux ouvrir nos yeux à de nouvelles lumières. Ces hommes-là parlaient tout autrement. Ils ne niaient pas la communauté humaine ; ils ont eu trop de bon sens pour affirmer « que toutes les voies de culture et de grandeur conduisent à l’emprisonnement solitaire » (Emerson).

Mais ils avaient très fort ce sentiment — que certains veulent nous enlever — d’avoir à défendre en eux, contre l’assaut du dehors, une richesse cachée, fragile, précaire, qu’une distraction pouvait perdre ou compromettre ; ils ont essayé, de diverses manières, d’exalter en eux la vie de l’esprit. Ils ont eu l’inquiétude de leur propre destin ; ils ont cherché un sens à leur vie. Ne refusons pas de les écouter. Je ne pense pas d’ailleurs que les deux méthodes s’excluent, elles sont complémentaires l’une de l’autre. Et ce serait une question très digne d’être étudiée que celle-ci : des relations qui ont existé entre le souci du salut personnel ou de la beauté intérieure et l’inquiétude sociale. »

Joachim Merlant, De Montaigne à Vauvenargues, essais sur la vie intérieure et la culture du moi, 1914.

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