décembre 05

Les campagnes perdues de Gustave Roud

JEAN-FRANÇOIS_MILLET_-_El_Ángelus_(Museo_de_Orsay,_1857-1859._Óleo_sobre_lienzo,_55.5_x_66_cm).jpg

« Les paysages étrangement devenus notre propre chair, la mémoire déroulant le ruban des routes parcourues, le soir aux tièdes auberges de l’été, l’âme qui épouse à jamais la détresse ou le délire des oiseaux, une présence de fleur dans l’absolu de son être soudain saisi : ici se conjuguent toutes les formes du rapt, même cette voix née de la nuit, le poème qu’un pas solitaire suscite et scande sous la treille du ciel, quand les grappes des constellations une à une s’y suspendent et silencieusement s’illuminent.

Page sans pouvoir, ô la misère de ce grimoire fiévreux, noir lac vainement noué ligne à ligne, filet précaire aux mailles bientôt distendues d’où peu à peu retombe au néant tout ce qui voulait être sauvé ! Pourquoi toute une vie prolonger par l’écrit les possessions illusoires, différer désespérément l’adieu qui eût porté en soi l’annonce et le chant d’une résurrection ?

Ô vestiges épars et sans vertu ! Pourquoi vous réunir ici, pourquoi ? Mais, on ne sait d’où venue, une obscure injonction n’a cessé de m’y contraindre, une exigence à quoi il importait mystérieusement d’obéir. Peut-être, prise à votre propre piège d’échos rompus et de reflets, cette longue suite d’années me sera-t-elle rendue, celles que j’ai pu vivre avant de sentir sous le même ciel, à travers les mêmes saisons, le cœur de l’univers paysan s’enfiévrer lentement jusqu’à l’inguérissable, son calme et beau visage perdre sa paix.

Peut-être, par votre aide et sans qu’un miracle y participe, sinon cette lumière de septembre si pure qu’elle illumine au-delà de l’instant les plus lointaines profondeurs temporelles, peut-être la route nous sera-t-elle rouverte vers un monde qui était encore celui de la lenteur et du pas, du pas humain. Le vôtre, laboureurs et semeurs anciens, ô mes amis faucheurs, oui, votre pas.

Et peut-être, l’ayant nous-mêmes retrouvé peu à peu, va-t-il nous rendre enfin le vrai battement de notre sang, notre vrai souffle, là-bas, au plus profond de vos campagnes perdues. »

Gustave Roud, poète vaudois (1897-1976) Campagnes perdues

Air de la solitude, suivi de « Campagne perdue » – Amazon

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