Simone Weil et l’impossible avenir de l’art

« L’art n’a pas d’avenir immédiat parce que tout art est collectif et qu’il n’y a plus de vie collective (il n’y a que des collectivités mortes), et aussi à cause de cette rupture du pacte véritable entre le corps et l’âme. L’art grec a coïncidé avec les débuts de la géométrie et avec l’athlétisme, l’art du Moyen-Âge avec l’artisanat, l’art de la Renaissance avec les débuts de la mécanique, etc. Depuis 1914, il y a une coupure complète. La comédie même est à peu près impossible : il n’y a de place que pour la satire (quand a-t-il été plus facile de comprendre Juvénal) ? L’art ne pourra renaître que du sein de la grande anarchie – épique sans doute, parce que le malheur aura simplifié bien des choses … Il est donc bien inutile de ta part d’envier Vinci ou Bach. La grandeur, de nos jours, doit prendre d’autres voies. Elle ne peut d’ailleurs être que solitaire, obscure et sans écho … (or, pas d’art sans écho) »

Simone Weil (La Pesanteur et la Grâce – 1947)

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Au nom de la jeunesse

Par Jean Béhue

24 décembre 2016

Partout et de tous temps, la jeunesse porte en elle le germe de tous les possibles. Être jeune c’est être dominé par un instinct naturel. Cet instinct d’individuation aussi intime qu’universel. Cet instinct qui pousse chaque enfant à vouloir voler de ses propres ailes, à partir en quête de ce qui l’anime personnellement, à rechercher des amis qui lui ressemblent, pour ainsi entrer en communauté avec le monde. Être jeune, en somme, c’est porter haut et fort la flamme de sa destinée. La flamme de la vie.

Pourtant, et on l’a sans doute oublié, un tel élan est fragile. Il est aussi fragile que peut l’être la vie. C’est pourquoi, il doit être protégé. Et c’est à chaque génération d’y veiller. Chaque adulte est responsable de ce que chacun de ses enfants puisse, le jour venu, vivre sa propre destinée. Qu’il puisse vivre selon sa propre loi, pour devenir un être humain épanoui, autonome et apaisé. Un nouveau membre de la société animé par un esprit constructeur et bienveillant. Un esprit de solidarité et de paix.

On l’a sans doute oublié, mais il est grand temps de s’en rappeler : la jeunesse naît de la société. Elle en dépend donc. Elle est à la merci des Hommes faits, de leur volonté et de leur capacité à lui garantir un espace de liberté. Cet espace indispensable à son élan d’individuation. S’interroger sur la jeunesse, c’est donc s’interroger sur la société. Dans une certaine perspective. En se demandant dans quelle mesure elle encourage, ou pas, ses nouveaux entrants, à conquérir leur liberté, à conquérir leur destinée. Il y a alors autant de jeunesses que de sociétés, autant de sociétés que de jeunesses.

À chaque société sa jeunesse

Que la réalité naturelle domine entièrement, qu’elle excite notre instinct de vie et anime notre désir d’être-au-monde, alors émergera une jeunesse aventureuse, bâtisseuse, et généreuse, qui se sentira appartenir aux siens comme on appartient au monde. Que la société commence à se stabiliser, qu’elle se pose sur ses fondements et définisse et garantisse le cadre des libertés individuelles, alors émergera rapidement une génération de jeunes talents, rayonnant d’une individualité fraternelle.

Que certains pensent au bien de tous et multiplient les projets d’intérêt collectif, en proposant à tous les talents de participer, alors les individualités commenceront à mettre leur liberté en calcul. Et s’affirmera une jeune génération de plus en plus opportuniste.

Que les projets collectifs deviennent des organisations pérennes, alors même que les libertés individuelles sont consacrées et garantissent la possibilité pour chacun de vivre indépendant, alors de jeunes enragés commenceront à poindre, prêts à faire des organisations leur effet de levier.

Que la société soit de plus en plus, et à tous les niveaux, une question d’organisation, alors les libertés individuelles seront insidieusement interrogées dans leur légitimité. Les jeunes penseront alors à la sécurité des rangs serrés, en ravalant au passage leurs individualités qui deviendront individualisme.

Que la société prive l’individu de la possibilité de vivre de son talent en toute liberté s’il n’est lié à une organisation, alors les jeunes se résigneront à s’insérer. Au risque de faire de la frustration le signe d’une génération. Génération qui se mettra à idéaliser les destinées artistiques, combles de l’individualité.

Que la société impose ses propres fins aux destins de chacun, au point que chacun se pense dès l’adolescence enferré dans des chemins d’emprunt, alors la jeunesse s’échappera en elle-même et se réfugiera dans des réalités parallèles. En vivant secrètement des destins héroïques par procuration.

Que les réalités parallèles l’emportent sur la réalité sociale, devenue totalitaire et mortifère, alors une jeunesse exaltée commencera à poindre qui réinvestira le réel de ses réalités intimes et parallèles. Avec la volonté de puissance de ce qui jaillit sans rien avoir à perdre.

Le droit qu’a chacun d’être soi

Aventureuse, talentueuse, opportuniste, enragée, rangée, frustrée, damnée, ou encore exaltée, il est sûr que la jeunesse peut prendre de multiples visages. De même, on ne peut nier que, au-delà des tableaux à grands traits, des individualités s’affirmeront en exception. Et cela de façon aussi certaine que la société voit toujours de multiples générations s’entrecroiser, quand ce n’est pas la géographie qui les mélange et les redistribue.

Il n’en reste pas moins que, dans l’ensemble, la jeunesse actuelle semble renvoyer à une certaine forme de société. Une société hyper organisée, normalisatrice et moralisatrice. Une société de moins en moins respectueuse des destinées individuelles. Une société qui bafoue l’élan naturel de l’individuation. Une société qui flatte la volonté de puissance d’une infime minorité, et en même temps bride les destinées de la majorité. Et avec elle toutes ses promesses, toutes ses richesses potentielles.

Agir au nom de la jeunesse quand elle est, comme on le voit, menacée, ce n’est pas agir contre elle. Ce n’est pas non plus agir sur elle, en prenant en main sa destinée. De façon volontaire ou autoritaire. C’est agir pour elle, et même pour toute l’humanité. C’est agir au nom de l’élan naturel d’individuation, de l’élan d’accomplissement individuel. En somme, c’est agir pour que chaque être humain puisse émerger dans son individualité et vivre de son talent en toute liberté. C’est agir au nom des droits de l’Homme. Au nom de l’Homme.

Jades, des empereurs à l’Art Déco – Musée Guimet – jusqu’au 16 janvier

Lao Tseu disait « qui accumule en sa maison l’or et le jade ne pourra en défendre l’entrée ». Le musée Guimet ne fait pas exception : cette vénérable maison attire les foules d’amateurs d’art et de belles pierres depuis qu’une collection de jades y a trouvé, pour un temps, refuge. Ce sont des montagnes et des lits des rivières du Xinjiang que les Chinois tirèrent dès le néolithique maints galets massifs de jade aux nuances blanchâtre, brune, vert sombre, voire d’un mauve de lavande.

Dès les premiers regards, le visiteur est frappé par la magnificence des ouvrages de jade de la dynastie Qing (1644-1911) : les pierres de jade ont été travaillées par des sculpteurs et par des coloristes : ce que nous appelons jades, c’est une montagne d’un jade blanc presque transparent, parsemée de couleurs automnales, où deux Chinois extraient des blocs de jade ; ce sont des ceintures ajourées de fleurs et d’oiseaux ; c’est une feuille d’automne perlée de raisins translucides que grappille un écureuil de jade vert ; ce sont aussi des accessoires de lettrés : des coupes ave-pinceaux en forme de fleurs de lotus jaunes, brunes ou translucides, des pierres à encre ornées de bambous, des montagnes miniatures qui rappellent l’érémitisme des calligraphes, et des écrans de tables représentant des sages chinois dans une forêt de bambous.

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Mais c’est à l’empereur Qianlong (1735-1796), lettré accompli et grand collectionneur, que l’on doit les plus belles pièces de l’exposition : le visiteur ne peut que rester pantois devant l’admirable carte de jade où resplendit une province conquise par l’empereur ; il ne peut qu’être ravi par le cabinet de curiosités au couvercle de jade blanc et vert ; il ne peut qu’être charmé à la vue du livre de jade parsemé d’or et de soie.

 

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Il arrivait toutefois que les ouvrages de jade, sous la dynastie Qing, perdissent de leur naturel par excès d’ornementations. L’empereur Qianlong en était très-conscient : c’est pourquoi il veilla à imiter les jades anciens, en témoigne une tablette de jade du néolitique, très-peu ouvragée, où il fit graver des poèmes. Cette passion pour le jade, au reste, n’était pas réservée aux seuls empereurs chinois. Les souverains moghols, descendants de Tamerlan, les sultans de Samarkand, les shahs séfévides d’Iran, et les califes ottomans, très-inspirés du travail chinois de la pierre, se firent les thuriféraires des jades dans l’Orient islamique : le visiteur ne s’étonnera donc pas en voyant au musée Guimet des coupes de jade sombre, ornées de fils d’or et gravées de motifs islamiques.

 

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Les rois de France jalousaient quelque peu ces ouvrages de pierre qui s’échangeait dans tout l’Orient.

Ils réussirent à en avoir leur part : les collections royales sont riches en jade de toutes sortes, et le Cardinal Mazarin fut l’heureux possesseur d’une coupe de jade blanc de la dynastie Ming.

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A la fin du XVIIIe siècle, le jade était bien connu en France : le minéralogiste bien-nommé Balthazar Sage faisait alors l’inventaire et la description de tous les jades du cabinet de l’Ecole (alors royale) des Mines : le « jade blanc semi-transparent de la rivière des Amazones » et le « jade grisâtre des Alpes » posaient aux côtés du « jade oriental vert-foncé ».

Il faudrait toutefois se garer d’oublier que, si belles que soient nos collections françaises de jade, elles ont parfois été constituées dans d’amères circonstances : le sac du palais d’été de Pékin par les soldats de Napoléon III, lors de la seconde guerre de l’opium, a certes permis à l’impératrice Eugénie d’orner son musée chinois de Fontainebleau de maintes pièces de jade liées au goût exquis de l’empereur Qianlong. Mais un Versailles Chinois a été pillé et incendié, et les vainqueurs n’ont fait qu’emplir leurs poches.

Cet épisode peu glorieux pour la France impériale n’a cependant pas gâté le goût des gens « à la mode » pour les splendeurs du jade. Odette de Crécy, la demi-mondaine du « petit noyau des Verdurin », avait orné la cheminée de sa chambre délicieusement fleurie d’un « crapeau de jade » qu’elle affublait – au risque d’exciter la jalousie de Swann – du petit nom de « chéri ». Cette amoureuse de chinoiseries eût probablement été très-éprise des étuis à cigarettes chinois, ornés de jade vert ou noir, qui faisaient la fierté de la Maison Cartier dans les années 1930. Elle n’eût pas non plus dédaigné ces paravents en laque de Coromandel, inscrustés de jade, qui lambrissaient les hôtels particuliers parisiens.

Autant de belles choses que le visiteur admirera dans la dernière salle de l’exposition en se rappelant combien Coco Chanel aimait à se faire photographier dans des appartements par trop précieux où la laque de Coromandel était toujours mélangée du jade cher aux poètes Chinois.

Les campagnes perdues de Gustave Roud

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« Les paysages étrangement devenus notre propre chair, la mémoire déroulant le ruban des routes parcourues, le soir aux tièdes auberges de l’été, l’âme qui épouse à jamais la détresse ou le délire des oiseaux, une présence de fleur dans l’absolu de son être soudain saisi : ici se conjuguent toutes les formes du rapt, même cette voix née de la nuit, le poème qu’un pas solitaire suscite et scande sous la treille du ciel, quand les grappes des constellations une à une s’y suspendent et silencieusement s’illuminent.

Page sans pouvoir, ô la misère de ce grimoire fiévreux, noir lac vainement noué ligne à ligne, filet précaire aux mailles bientôt distendues d’où peu à peu retombe au néant tout ce qui voulait être sauvé ! Pourquoi toute une vie prolonger par l’écrit les possessions illusoires, différer désespérément l’adieu qui eût porté en soi l’annonce et le chant d’une résurrection ?

Ô vestiges épars et sans vertu ! Pourquoi vous réunir ici, pourquoi ? Mais, on ne sait d’où venue, une obscure injonction n’a cessé de m’y contraindre, une exigence à quoi il importait mystérieusement d’obéir. Peut-être, prise à votre propre piège d’échos rompus et de reflets, cette longue suite d’années me sera-t-elle rendue, celles que j’ai pu vivre avant de sentir sous le même ciel, à travers les mêmes saisons, le cœur de l’univers paysan s’enfiévrer lentement jusqu’à l’inguérissable, son calme et beau visage perdre sa paix.

Peut-être, par votre aide et sans qu’un miracle y participe, sinon cette lumière de septembre si pure qu’elle illumine au-delà de l’instant les plus lointaines profondeurs temporelles, peut-être la route nous sera-t-elle rouverte vers un monde qui était encore celui de la lenteur et du pas, du pas humain. Le vôtre, laboureurs et semeurs anciens, ô mes amis faucheurs, oui, votre pas.

Et peut-être, l’ayant nous-mêmes retrouvé peu à peu, va-t-il nous rendre enfin le vrai battement de notre sang, notre vrai souffle, là-bas, au plus profond de vos campagnes perdues. »

Gustave Roud, poète vaudois (1897-1976) Campagnes perdues

Air de la solitude, suivi de « Campagne perdue » – Amazon

Cette relique très-précieuse qu’est la vie intérieure

 

 

« Dire vie intérieure, c’est affirmer que nous portons en nous une vie que nous ne recevons pas du dehors, mais qui naît de ce qu’il faut appeler, faute d’un autre mot, le dedans ; — c’est affirmer que notre être extérieur, saisissable et visible, notre être de relation, n’est pas le tout ni l’essence de nous-mêmes ; — c’est affirmer que nous ne sommes pas seulement un total ou une combinaison infiniment variée de sensations, d’impressions, de désirs, reçus des choses ou provoqués par elles, mais que nous sommes nous-mêmes une source ; — que, bien loin de subir passivement les empreintes des événements extérieurs, ces événements ne parviennent jusqu’à nous qu’après s’être réfractés comme en un prisme intérieur, d’où ils reçoivent la qualité et la forme qu’ils ont pour nous. Mais sans aller jusqu’aux conséquences extrêmes de cette affirmation, reconnaissons d’abord que vie intérieure, c’est vie spirituelle, vie d’un esprit dont les conditions sont absolument différentes de celles qui s’imposent à la vie tangible, et qu’on ne peut connaître par les mêmes moyens ; c’est la vie invisible, absolument originale, et sans commune mesure avec tout le reste.

À l’idée de vie intérieure, se lie celle de la valeur incomparable d’une âme. Et comme je ne veux pas laisser oublier que cette question se pose devant des œuvres littéraires, je prie que l’on remarque de quelle importance il est, pour s’expliquer par exemple le théâtre de Corneille, de se souvenir de l’idée que s’est faite Corneille de la dignité d’une âme, en vertu de sa culture religieuse et des idées stoïciennes dans lesquelles son esprit baignait.

À l’idée de vie intérieure, se lie encore celle d’un sens intime et secret des choses, se découvrant seulement aux êtres doués de cette vie. Les réalités intérieures n’existent pas pour ceux qui n’en ont pas reçu l’initiation. Et c’est en vain qu’on chercherait, par certaines analogies, à les leur faire comprendre. Ce n’est pas une connaissance transmissible à qui ne la peut saisir en lui-même. L’intuition du monde intérieur s’éveille dans une âme endormie, au contact d’une autre âme déjà initiée, si elle portait en elle, virtuellement, le sens des réalités spirituelles ; — mais qui n’en est pas doué à quelque degré ne l’aura jamais.

C’est dire que la vie intérieure repose sur le sentiment du mystère. Les intérieurs ne croient pas qu’il soit jamais possible d’analyser le contenu d’une âme, d’en élucider le mécanisme, d’en démonter et d’en dénombrer les rouages ; — ils sont dominés par le sentiment de l’inexplicable, non pas seulement en face de l’immensité du monde sensible, mais plutôt devant le monde intérieur que chacun de nous porte en soi, et dont nous distrait la vie active, mais que la contemplation nous fait retrouver.

Ce qu’il y a d’incompréhensible dans les réactions de l’âme, ses épanouissements, ses torpeurs, ses chutes, ses clartés, et aussi les ténèbres où elle se perd, son effort pour se connaître et se régir souverainement, ou ses abandons et ses appels à quelque chose qui l’aide à franchir les sombres passages, ses inégalités enfin, dans quelle mesure s’en sont préoccupés les écrivains du XVIIe siècle ? C’est une question à laquelle on revient sans cesse, pour peu qu’on veuille comprendre ce qu’ils ont fait. Et quand bien même ils ne nous représentent pas des êtres doués de vie profonde, il ne peut être indifférent pour nous de savoir ce qu’ils ont pensé de l’âme, et s’il n’est pas passé quelque chose de leur pensée dans leurs fictions.

La vie intérieure implique la préoccupation de se tenir en relations avec le divin. Il n’y a point de vie intérieure sans le goût et la recherche d’une certaine perfection, — j’entends bien une perfection personnelle. Qu’il s’agisse de spiritualité chrétienne, ou d’un idéalisme sentimental et amoureux comme celui dont la société précieuse a créé des types si élégants, ou de l’héroïsme de la volonté, tel qu’il trouve, dans la tragédie cornélienne, sa plus haute expression, une âme qui se cultive se donne pour fin principale de réaliser en soi un certain idéal, une certaine beauté rare et parfaite dont la possession lui apparaît comme l’objet le plus digne de sa poursuite, et doit lui procurer une satisfaction pleine, une paix absolue, une sérénité accomplie.

Ce que le vulgaire appelle le monde réel, c’est-à-dire le chaos des événements extérieurs, ne lui semble qu’une occasion, un prétexte à se manifester elle-même, à se réaliser en sa plénitude. La tâche qui s’impose pour elle, ce n’est pas d’organiser le chaos extérieur, de l’ordonner conformément à l’harmonie qu’elle a conçue ; c’est de se témoigner à elle-même son énergie, sa ténacité, sa souplesse ingénieuse, à tirer parti pour son propre avancement, de la matière la plus ingrate, — de se démontrer sa propre fécondité, et d’acquérir le suprême mérite, qui est de se conserver soi-même, et de se parer des vertus fortes et délicates au milieu d’un monde dont l’action dissolvante tend à dégrader l’âme et à l’éparpiller.

Je n’ignore pas que toutes ces conceptions passent aujourd’hui aux yeux de beaucoup de gens, — et non des moins pénétrants ni des moins généreux, — pour des vieilleries ; on les traite volontiers de choses mortes ; cette attention portée sur soi-même, ce scrupule perpétuel à se recueillir, cette idée que notre tâche principale est en nous-même, à nous faire aussi purs, aussi paisibles que le peut notre humanité : autant d’illusions et de mensonges dangereux, coupables même ; car il n’est plus permis à personne, à moins de se mettre un bandeau sur les yeux, d’ignorer que notre tâche est hors de nous ; qu’elle est à diminuer la souffrance et l’innombrable iniquité ; se préoccuper de sa perfection intérieure quand tant de gens meurent de faim, c’est une puérilité et une lâcheté.

Et puis, qu’est-ce donc que nous sommes ? Qu’est-ce que cet être propre, cette âme infiniment précieuse, cette vie morale personnelle dont les sages ont si longtemps parlé ? Autant de fantômes et d’hallucinations qui ne naissent que de notre ignorance. Ce qui existe, c’est l’humanité, c’est la vie commune de l’humanité ; — se retirer du monde pour former des sociétés spirituelles, chercher sa perfection solitaire, c’est la survivance déguisée d’un monstrueux égoïsme, — et autant vaut faire des bulles de savon.

Ainsi ce serait donc une grande vanité que d’aller chercher à trois cents ans en arrière, dans la littérature, les expressions les plus laborieuses, les plus achevées, mais aussi les plus artificielles des illusions intérieures. Mieux vaudrait aller chercher si loin les origines du sentiment contraire, et montrer comment, malgré tout ce que leur antiquité conférait de solennel et d’imposant aux mirages intérieurs, peu à peu, la connaissance de la misère humaine, l’épreuve de l’injustice, ont conduit les grands écrivains à se détourner du spectacle de l’âme, et à considérer, plutôt que les aventures intérieures de quelques êtres d’élite, la grande aventure de la caravane humaine, tourmentée par la faim et par la maladie, opprimée par l’égoïsme des puissants et l’imbécillité des augures et toujours aspirant à la délivrance.

Ceux-là seuls mériteraient d’être étudiés, parmi les écrivains, qui, comme Diderot, Voltaire, Rousseau même à certains moments, ont cultivé en leur conscience non le sentiment de leur éminente dignité, mais ont exalté en eux l’esprit public ; ceux qui ont été les organes des réclamations universelles, et, négligents de leur propre peine, peu soucieux d’ailleurs de se conserver parfaits, ont ouvert largement leur cœur et leur intelligence aux maux communs ; ceux enfin qui ont fait de la littérature non une délicate et vaine méthode de contemplation, une manière plus ou moins compliquée de rêver, mais un instrument d’action.

Voilà, j’imagine, ce que pourrait me faire remarquer un sociologue. Et je tiens à répondre à ce contradicteur imaginaire.

J’avoue que je ne puis me résoudre à traiter comme des objets surannés tous les trésors moraux que notre tradition littéraire nous a légués. Une manière d’envisager la vie qui bannirait du champ d’examen de l’homme sérieux presque toute l’œuvre de Montaigne, celle de Calvin, celle de saint François de Sales et toutes les œuvres de spiritualité chrétienne, à commencer par les lettres de direction de Fénelon, à peu près toute notre littérature morale et la majeure partie de notre poésie, cette manière m’inspire quelque défiance.

Avant de l’adopter, il me semble que c’est un devoir de faire un inventaire de tant de richesses ; il sera bien temps, après, de conclure si elles ne sont que néant. Commençons par les considérer une dernière fois, et puisqu’il n’y a pas de vraie intelligence sans sympathie, ne craignons pas d’observer pieusement ces livres où des hommes, qu’on nous assure épris d’un leurre, ont déposé tant de richesses invisibles auxquelles on veut nous rendre aveugles, afin de mieux ouvrir nos yeux à de nouvelles lumières. Ces hommes-là parlaient tout autrement. Ils ne niaient pas la communauté humaine ; ils ont eu trop de bon sens pour affirmer « que toutes les voies de culture et de grandeur conduisent à l’emprisonnement solitaire » (Emerson).

Mais ils avaient très fort ce sentiment — que certains veulent nous enlever — d’avoir à défendre en eux, contre l’assaut du dehors, une richesse cachée, fragile, précaire, qu’une distraction pouvait perdre ou compromettre ; ils ont essayé, de diverses manières, d’exalter en eux la vie de l’esprit. Ils ont eu l’inquiétude de leur propre destin ; ils ont cherché un sens à leur vie. Ne refusons pas de les écouter. Je ne pense pas d’ailleurs que les deux méthodes s’excluent, elles sont complémentaires l’une de l’autre. Et ce serait une question très digne d’être étudiée que celle-ci : des relations qui ont existé entre le souci du salut personnel ou de la beauté intérieure et l’inquiétude sociale. »

Joachim Merlant, De Montaigne à Vauvenargues, essais sur la vie intérieure et la culture du moi, 1914.

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Simone Weil évangéliste

 

 

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« On fait tort à un enfant quand on l’élève dans un christianisme étroit qui l’empêche de jamais devenir capable de s’apercevoir qu’il y a des trésors d’or pur dans les civilisations non chrétiennes. L’éducation laïque fait aux enfants un tort plus grand. Elle dissimule ces trésors, et ceux du christianisme en plus.

La seule attitude à la fois légitime et pratiquement possible que puisse avoir, en France, l’enseignement public à l’égard du christianisme consiste à le regarder comme un trésor de la pensée humaine parmi tant d’autres. Il est absurde au plus haut point qu’un bachelier français ait pris connaissance de poèmes du Moyen Age, de Polyeucte, d’Athalie, de Phèdre, de Pascal, de Lamartine, de doctrines philosophiques imprégnées de christianisme comme celles de Descartes et de Kant, de la Divine Comédie ou du Paradise Lost, et qu’il n’ait jamais ouvert la Bible.

Il n’y aurait qu’à dire aux futurs instituteurs et aux futurs professeurs : la religion a eu de tout temps et en tout pays sauf tout récemment en quelques endroits de l’Europe, un rôle dominant dans le développement de la culture, de la pensée, de la civilisation humaine. Une instruction dans laquelle il n’est jamais question de religion est une absurdité. D’autre part, de même qu’en histoire on parle beaucoup de la France aux petits Français, il est naturel qu’étant en Europe, si l’on parle de religion, il s’agisse avant tout du christianisme.

En conséquence, il faudrait inclure dans l’enseignement de tous les degrés, pour les enfants déjà un peu grands, des cours qu’on pourrait étiqueter, par exemple, histoire religieuse. On ferait lire aux enfants des passages de l’écriture, et par dessus tout l’Évangile. On commenterait dans l’esprit même du texte, comme il faut toujours faire. On parlerait du dogme comme d’une chose qui a joué un rôle de première importance dans nos pays, et à laquelle des hommes de toute première valeur ont cru de toute leur âme ; on n’aurait pas non plus à dissimuler que quantité de cruautés y ont trouvé un prétexte ; mais surtout on essaierait de rendre sensible aux enfants la beauté qui y est contenue. S’ils demandent: « Est-ce vrai ? » il faut répondre : « Cela est si beau que cela contient certainement beaucoup de vérité. Quant à savoir si c’est ou non absolument vrai, tâchez de devenir capables de vous en rendre compte quand vous serez grands ».

Simone WEIL, L’Enracinement, 1943.

L’enracinement – amazon

Une société qui n’enseigne pas est une société qui ne s’aime pas

« La crise de l’enseignement n’est pas une crise de l’enseignement ; il n’y a pas de crise de l’enseignement ; il n’y a jamais eu de crise de l’enseignement ; les crises de l’enseignement ne sont pas des crises de l’enseignement ; elles sont des crises de vie ; elles dénoncent, elles représentent des crises de vie et sont des crises de vie elles-mêmes ; elles sont des crises de vie partielles, éminentes, qui annoncent et accusent des crises de la vie générales ; ou si l’on veut les crises de vie générales, les crises de vie sociales s’aggravent, se ramassent, culminent en crises de l’enseignement, qui semblent particulières ou partielles, mais qui en réalité sont totales, parce qu’elles représentent le tout de la vie sociale ; c’est en effet à l’enseignement que les épreuves éternelles attendent, pour ainsi dire, les changeantes humanités ; le reste d’une société peut passer, truqué, maquillé ; l’enseignement ne passe point ; quand une société ne peut pas enseigner, ce n’est point qu’elle manque accidentellement d’un appareil ou d’une industrie ; quand une société ne peut pas enseigner, c’est que cette société ne peut pas s’enseigner ; c’est qu’elle a honte, c’est qu’elle a peur de s’enseigner elle-même ; pour toute humanité, enseigner, au fond, c’est s’enseigner ; une société qui n’enseigne pas est une société qui ne s’aime pas ; qui ne s’estime pas ; et tel est précisément le cas de la société moderne. »

Charles PEGUY, Œuvres en prose complètes, 1904.

Charles Péguy n’aimait guère les manuels scolaires

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« Il ne faut pas que l’instituteur soit dans la commune le représentant du gouvernement ; il convient qu’il y soit le représentant de l’humanité ; ce n’est pas un président du Conseil, si considérable que soit un président du Conseil, ce n’est pas une majorité qu’il faut que l’instituteur représente : il est le représentant-né de personnages moins transitoires, il est le seul et l’inestimable représentant des poètes et des artistes, des philosophes et des savants, des hommes qui ont fait et qui maintiennent l’humanité. Il doit assurer la représentation de la culture. C’est pour cela qu’il ne peut pas assurer la représentation de la politique, parce qu’il ne peut pas cumuler les deux représentations.

Mais pour cela, et nous devons avoir le courage de le répéter aux instituteurs, il est indispensable qu’ils se cultivent eux-mêmes ; il ne s’agit pas d’enseigner à tort et à travers ; il faut savoir ce que l’on enseigne, c’est-à-dire, qu’il faut avoir commencé par s’enseigner soi-même ; les hommes les plus éminents sont ceux qui n’ont pas cessé, qui ne cessent pas de se cultiver, de travailler ; on n’a rien sans peine, et la vie est un perpétuel travail. Afin de s’assurer la clientèle des instituteurs, on leur a trop laissé croire que l’enseignement se conférait. L’enseignement ne se confère pas : il se travaille, et se communique. On les a inondés de catéchismes républicains, de bréviaires laïques, de formulaires. C’était avantageux pour les auteurs de ces volumes, et pour les maisons d’éditions. Mais ce n’est pas en récitant qu’un homme se forme, c’est en lisant, en regardant, en écoutant. Qu’on lise Rabelais ou Calvin, Molière ou Montaigne, Racine ou Descartes, Pascal ou Corneille, Rousseau ou Voltaire, Vigny ou Lamartine, c’est en lisant qu’un homme se forme, et non pas en récitant des manuels. Et c’est, aussi, en travaillant, modestement. »

Charles PEGUY, De Jean Coste, 1902.

De Jean Coste – amazon

Les héritiers

« Après les professeurs, et pour employer un qualificatif célèbre qui a fait beaucoup de mal, je voudrais aussi prendre la défense d’une catégorie de personnes qui me paraît absolument indispensable à la transmission de la culture, à sa perpétuation et à sa floraison : je veux parler des « héritiers ».

Bien que je n’aie aucun lien personnel avec ce milieu, je regrette de plus en plus les familles bourgeoises à l’ancienne qui n’ignoraient pas que leurs privilèges impliquaient des devoirs et que l’un de ces devoirs les plus importants était d’honorer la culture et de la servir, de s’y adonner soi-même et de la transmettre à la génération suivante. Ce milieu a donné à la France un très grand nombre de ses écrivains, de ses penseurs et de ses savants, parmi lesquels d’ailleurs on trouve beaucoup de rebelles. Cette bourgeoisie cultivée s’oppose à la part toujours croissante et désormais très majoritaire de nos nouvelles élites ou soi-disant telles qui considère qu’elle n’a aucun devoir envers rien ni personne, qui se fait gloire de son ignorance et affiche sa vulgarité, qui s’imagine qu’elle est rebelle parce qu’elle ne s’occupe plus de transmettre quoi que ce soit et qu’elle méprise l’héritage des siècles, qui se croit moralement supérieure à tout ce qui l’a précédée, dans le même temps où elle se pense et se déclare irresponsable de tout.

Je préfère un million de fois les « héritiers », ceux qui ne s’estiment pas au-dessus de ce qui leur a été légué, pour qui leur héritage est une charge plus encore qu’un honneur, et qui ont à cœur de transmettre ce qu’ils ont reçu. Mais combien sont-ils encore ?é

Laurent LAFFORGUE.

Jean Maurens, La Dépêche du Midi

« Tout est menace, tout est risque, tout est péril. Il n’y a pas que le vin rouge qui échauffe les dangers roulants et qui met les réflexes en danger. Le corps et l’esprit du conducteur sécrètent tant d’élixirs secrets, d’alchimie nerveuse, de toquades et foucades, de manies et lubies, de bêtises et sottises, d’excitations mentales et d’impatiences sauvages…

Toutes ces causes produisent les mêmes effets. Quel œil magique pourrait déceler et contrôler tout ça ?

Voilà pourquoi chaque jour apporte son paquet de décrets nouveaux et sa fournée de règlements supplémentaires. Toute route, demain, sera une espèce de couloir garni sur ses flancs de panoplies vérificatrices, avec d’innombrables stations radars, une armée de laborantins et, à chaque kilomètre ou péage, l’obligation de démontrer dans un bassin, une cuvette ou haricot, que vous êtes en parfaite santé, équilibre optimum, forme superbe.

Cet appareillage sera, bien sûr, à géométrie variable, et à complexification croissante puisqu’il devra « couvrir » absolument tout, c’est-à-dire non seulement prouver que votre haleine est fraîche – ce qui est l’enfance de l’art – mais assurer le contrôle, la révision et le bilan à la fois de votre machine physiologique, de vos angoisses métaphysiques et de votre véhicule mécanique.

Tout passera à la moulinette, l’influx du vent d’autan sur vos terminaisons nerveuses, le diabète aussi sournois qu’un anticyclone des Açores, la rage de dents qui fait perdre les pédales mais aussi les pieds plats, les nerfs usés, l’estomac pléthorique, le croupion échauffé, l’articulation craquante, l’évasion onirique, la nostalgie amoureuse, le rhumatisme aigu, l’envie de pisser, la crampe du zygomatique, l’œil vague, l’omoplate lasse.

Bref, le règne de Knock. Et dans le cœur de chaque automobiliste, le désespoir de l’Aiglon, se plaignant que dans le parc où il faisait sa promenade quotidienne, il y avait « un œil sous chaque feuille ». Il ajoutait, désabusé : « Je ne suis pas prisonnier, mais… »